loading . . . Les pĂȘcheurs sĂ©nĂ©galais accablĂ©s face "au pillage" de leurs ressources Par AFP Par Becca MILFELD © 2026 AFP
Quand le poisson a commencĂ© Ă disparaĂźtre des cĂŽtes sĂ©nĂ©galaises, Ibrahima Mar a d'abord perdu son moyen de subsistance, puis son propre fils, et avec eux, tout un mode de vie qui faisait vivre sa famille depuis des gĂ©nĂ©rations. La pĂȘche industrielle et illĂ©gale a contribuĂ©, entre autres facteurs, au dĂ©clin des ressources halieutiques dans la rĂ©gion, privant ce pays ouest-africain d'un revenu et d'une source nutritive essentiels. "Le poisson se fait de plus en plus piller", explique Ă l'AFP ce pĂȘcheur de 55 ans. Depuis son village de pĂȘcheurs Ă Rufisque, en banlieue de Dakar, Ibrahima raconte que tout le poisson "est pris sur notre passage. Donc, il n'y a plus d'espoir..." Les chalutiers de fond et les navires industriels, qui battent gĂ©nĂ©ralement pavillon sĂ©nĂ©galais mais dont il est difficile de dĂ©terminer la vĂ©ritable nationalitĂ© des armateurs, expĂ©dient leurs prises Ă l'Ă©tranger. "Si vous creusez un peu, la propriĂ©tĂ© effective" des bateaux dans les eaux sĂ©nĂ©galaises revient Ă des Espagnols, des Italiens, des Français, des Chinois ou des Turcs, entre autres, explique Ă l'AFP Bassirou Diarra, responsable pour le SĂ©nĂ©gal de la Fondation pour la Justice Environnementale (EJF).
"Non seulement le poisson manque pour le marchĂ© du SĂ©nĂ©gal, pour la sĂ©curitĂ© alimentaire, mais l'argent qui doit revenir pour l'Ă©conomie nationale, lĂ aussi ne revient pas", souligne ce militant. Les pratiques illĂ©gales incluent selon lui la pĂȘche en zone interdite, l'usage de filets non rĂ©glementaires ou encore le non-respect des aires marines protĂ©gĂ©es. Effondrement
Un rapport de l'EJF de 2025 souligne que 57% des groupes de poissons exploitĂ©s au SĂ©nĂ©gal sont en situation d'effondrement. Face Ă la disparition des ressources, de plus en plus de pĂȘcheurs tentent clandestinement la pĂ©rilleuse route migratoire atlantique vers l'Europe. Parmi eux, deux des fils d'Ibrahima Mar. Le premier a rĂ©ussi la traversĂ©e. Quelques annĂ©es plus tard, son cadet, alors ĂągĂ© d'environ 17 ans, a appelĂ© son pĂšre: il se trouvait dans une pirogue de 140 personnes en route vers l'Espagne. La famille a attendu des nouvelles pendant des jours, puis des semaines. Il n'est jamais rĂ©apparu.
Sur les 700 kilomĂštres de cĂŽte sĂ©nĂ©galaise, les pirogues de bois bariolĂ©es omniprĂ©sentes tĂ©moignent d'une activitĂ© essentielle: plus de 82.000 personnes travaillent dans la pĂȘche, soit environ 2% de la population active, selon le dernier recensement. "Ce qu'une pirogue pĂȘchait avant en deux mois, actuellement cette pirogue peut pĂȘcher pendant plus de 6 Ă 7 mois pour avoir ce mĂȘme tonnage", se lamente Mamadou Diouf SĂšne, prĂ©sident de la Commission des recettes du quai de pĂȘche de Rufisque. Du charretier au vendeur de glace, en passant par la mareyeuse et la transformatrice, une multitude de professions dĂ©pendent du secteur. Sur le quai, Fatou Seck, poissonniĂšre de 39 ans, propose dorades, carpes blanches et mulets.
"Les temps sont vraiment durs", confie Ă l'AFP cette mĂšre de 6 enfants. Pour "beaucoup d'entre nous (...) ce travail est notre seule source de revenu pour nourrir nos enfants." L'augmentation du nombre de pĂȘcheurs artisanaux, attirĂ©s par une profession qui requiert peu de formation, a Ă©galement contribuĂ© au dĂ©clin de la ressource halieutique. Les estimations du nombre de pirogues varient entre 12.000 et 19.000. A cela s'ajoute le changement climatique qui pousse les petits poissons pĂ©lagiques d'Afrique de l'Ouest â des espĂšces de petite taille, vivant souvent en bancs, qui sont traditionnellement pĂȘchĂ©es par les SĂ©nĂ©galais â Ă se dĂ©placer vers le nord. "Far West" Les stocks de poissons sont en dĂ©clin depuis une quarantaine d'annĂ©es, mais les pĂȘcheurs artisanaux ont vraiment pris conscience du problĂšme lorsque les petits pĂ©lagiques, comme la sardinelle et le chinchard, ont commencĂ© Ă disparaĂźtre il y a une quinzaine d'annĂ©es.
L'idĂ©e que le SĂ©nĂ©gal doive un jour importer du poisson, produit identitaire et ressource naturelle majeure, "est catastrophique", s'affole Ibrahima Mar. Cheikh Salla Ndiaye de la Direction de la Protection et de la Surveillance des PĂȘches estime que la surveillance en mer est "trĂšs difficile", ajoutant que l'agence se fait aider par la marine et l'armĂ©e de l'air. Ibrahima a rĂ©cemment embarquĂ© Ă bord d'un navire de Greenpeace avec quatre autres pĂȘcheurs afin d'apprendre Ă mieux repĂ©rer et dĂ©noncer la pĂȘche illĂ©gale. "Auparavant, on comparait la haute mer au Far West, car il Ă©tait impossible de savoir ce qui s'y passait vraiment", raconte Ă l'AFP Sophie Cooke, analyste spĂ©cialisĂ©e dans les navires de pĂȘche chez Greenpeace, depuis le pont du bateau. Mais de nouvelles technologies, notamment les dispositifs de localisation et les radars satellitaires, voire les smartphones que les pĂȘcheurs peuvent utiliser pour prendre des photos et localiser prĂ©cisĂ©ment les bateaux, sont en train de changer la donne, ajoute-t-elle. Ce sont des outils qu'Ibrahima Mar compte introduire dans sa communautĂ©. Ses deux fils pĂȘcheurs ayant dĂ©sormais quittĂ© la maison, l'un en Espagne et l'autre emportĂ© par la mer, le dĂ©clin du poisson est pour lui une tragĂ©die intime autant qu'Ă©conomique. Quant Ă son troisiĂšme fils, il a dĂ©cidĂ© de l'inscrire dans un centre de formation: "Il est en train d'apprendre la soudure mĂ©tallique." https://information.tv5monde.com/economie/les-pecheurs-senegalais-accables-face-au-pillage-de-leurs-ressources-2814783