loading . . . Ă Grenoble, lâĂ©cologie a-t-elle dĂ©jĂ gagnĂ© ? * * *
_Ă quelques jours du premier tour des Ă©lections municipales, Allan Brunon organise sa derniĂšre rĂ©union publique de la campagne intitulĂ©e « Faire mieux que lâĂ©cologie bourgeoise ». Pour nourrir ce dĂ©bat, il a choisi dâinviter ClĂ©ment SĂ©nĂ©chal, auteur de Pourquoi lâĂ©cologie perd toujours (Seuil, 2024)._
Alors que Laurence Ruffin est en tĂȘte des intentions de vote, le choix de cet invitĂ© nâest pas anodin. Dans son livre, SĂ©nĂ©chal avance une thĂšse : malgrĂ© lâurgence climatique, le mouvement Ă©cologiste Ă©chouerait systĂ©matiquement Ă transformer la sociĂ©tĂ©, parce quâil sâest construit sur une stratĂ©gie politique largement inefficace â faite de plaidoyer institutionnel, de campagnes de sensibilisation et dâactions symboliques, mais rarement capable dâaffronter rĂ©ellement les structures du pouvoir Ă©conomique.
Ancien chargĂ© du plaidoyer Ă Greenpeace, il connaĂźt de lâintĂ©rieur les limites de lâenvironnementalisme institutionnel. Ce diagnostic nâest pas entiĂšrement infondĂ© concernant le positionnement des grandes ONG environnementales. Mais mobiliser ces arguments dans le cadre de lâĂ©lection municipale grenobloise, câest se tromper de terrain. Car Ă Grenoble, lâĂ©cologie politique gouverne la ville depuis plus dâune dĂ©cennie. La rĂ©alitĂ© de la transformation Ă©cologique de la ville rend sa thĂšse inopĂ©rante â et la stratĂ©gie politique dâAllan Brunon avec elle.
Câest peut-ĂȘtre la question elle-mĂȘme quâil faut retourner â et rĂ©sister, ce faisant, Ă lâair du temps du « backlash Ă©cologiste ». LâexpĂ©rience grenobloise invite Ă dĂ©placer le regard : non pas pourquoi lâĂ©cologie perd, mais comment, lĂ oĂč elle a dĂ©jĂ gagnĂ©, aller plus loin dans la transformation sociale et Ă©cologique des territoires.
## **Une tradition municipaliste ancienne**
Pour comprendre la rĂ©ussite de lâĂ©cologie politique Ă Grenoble, il est nĂ©cessaire de resituer cette expĂ©rience dans une longue histoire municipale. Berceau du mutualisme, Grenoble a incarnĂ© trĂšs tĂŽt une tradition municipaliste. DĂšs 1903, la ville avait municipalisĂ© les services essentiels â lâeau, le gaz, lâĂ©lectricitĂ©. Dans lâentre-deux-guerres, elle avait dĂ©veloppĂ© un socialisme municipal sous les mandats de Paul Mistral, en lien avec les rĂ©seaux de lâUnion internationale des villes, pour construire du logement social, des parcs et des services publics.
Dans lâĂ©lan de la LibĂ©ration, Grenoble a vu naĂźtre Peuple et Culture, mouvement dâĂ©ducation populaire nĂ© de la RĂ©sistance, fondĂ© sur lâidĂ©e que la transformation sociale passe par lâĂ©mancipation des habitants. Câest dans cette filiation que les Groupes dâaction municipale ont poursuivi cette tradition avec Hubert Dubedout, en dĂ©fendant la participation des habitants Ă la transformation de la ville. Câest dans ce contexte quâest nĂ©e la Villeneuve.
La parenthĂšse dâAlain Carignon â maire de droite condamnĂ© pour corruption, aujourdâhui candidat une nouvelle fois â a marquĂ© une rupture dans une ville ancrĂ©e Ă gauche. Mais câest prĂ©cisĂ©ment Ă ce moment que lâĂ©cologie politique sâest illustrĂ©e en menant la bataille pour reprendre le contrĂŽle du service de lâeau, privatisĂ© au bĂ©nĂ©fice de la Lyonnaise des Eaux. Cette lutte a dâabord abouti Ă la condamnation dâAlain Carignon, puis en 2000 Ă une remunicipalisation pionniĂšre, alors unique en France, qui inspirera ensuite des dizaines de villes dans le monde.
Ce que lâon observe aujourdâhui Ă Grenoble nâest donc pas une expĂ©rience improvisĂ©e. Câest une solide culture politique locale construite sur plusieurs dĂ©cennies, faite de combats pour les services publics, la justice sociale et une Ă©cologie municipale â quâil sâagit de dĂ©fendre contre une alliance de la droite corrompue et de la droite libĂ©rale qui nâont jamais cessĂ© de vouloir en finir avec elle.
## **LâĂ©cologie municipale dâĂric Piolle**
Le livre de SĂ©nĂ©chal est dâabord une critique de lâenvironnementalisme dâen haut. Il consacre de longs dĂ©veloppements Ă la naissance de Greenpeace, aux stratĂ©gies des grandes ONG, aux circulations dans certains cercles politiques â notamment Ă travers des figures comme Nicolas Hulot. Lorsquâil Ă©voque les victoires municipales Ă©cologistes de 2020 â Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Grenoble â, il les balaie rapidement : elles ne produiraient pas dâĂ©lan politique national et ne donneraient aucune dynamique sĂ©rieuse Ă lâĂ©cologie politique. Autrement dit : ce qui ne remonte pas vers la scĂšne prĂ©sidentielle ne compterait pas vraiment.
Cette vision par le haut inverse lâordre des choses. LâĂ©cologie municipale nâa pas vocation Ă ĂȘtre une rampe de lancement pour la campagne prĂ©sidentielle. Elle vise dâabord Ă transformer les conditions dans lesquelles vivent les habitants. Lorsquâune ville remunicipalise lâeau, elle ne mĂšne pas une campagne de sensibilisation : elle change la structure de propriĂ©tĂ© de la ressource. Lorsquâelle construit des pistes cyclables, elle transforme les conditions concrĂštes de mobilitĂ©. Lorsquâelle rĂ©habilite les Ă©coles de quartier, elle nâinterpelle pas le pouvoir : elle exerce le pouvoir communal. Comme la plupart des innovations sociales, le changement dâĂ©chelle ne sâopĂ©rera quâĂ partir de la diffusion de ces expĂ©riences locales â et non lâinverse.
Ă Grenoble, les rĂ©sultats sont lĂ . La gestion de lâeau est publique. La production dâĂ©nergie renouvelable couvre dĂ©sormais lâĂ©quivalent de la consommation Ă©lectrique de lâensemble des habitants. Un quart des dĂ©placements domicile-travail se fait Ă vĂ©lo. Les Ă©missions de carbone ont significativement reculĂ© sur quinze ans. Plus de 10 000 arbres ont Ă©tĂ© plantĂ©s pour rĂ©introduire la nature dans une ville dense. Le logement social reprĂ©sente un quart du parc rĂ©sidentiel. Et la moitiĂ© des investissements municipaux des deux derniers mandats a Ă©tĂ© consacrĂ©e Ă la rĂ©novation des Ă©coles.
Ces transformations sont visibles dans la vie quotidienne et comptent parmi les expĂ©riences les plus avancĂ©es en Europe. La ville que lâon traverse aujourdâhui a amorcĂ© sa transition Ă©cologique et inspire de nombreux territoires.
## **Pour une écologie populaire**
Lâinterpellation de Brunon pourrait ouvrir un dĂ©bat utile sur la nĂ©cessaire articulation entre transformation sociale et transformation Ă©cologique. Mais elle manque son objet : en voulant se dĂ©marquer, elle disqualifie lâexpĂ©rience grenobloise en recourant Ă une rhĂ©torique connue et dĂ©passĂ©e. On pense irrĂ©sistiblement Ă lâanathĂšme « petit-bourgeois » des annĂ©es 1970, qui servait moins Ă analyser quâĂ invalider. Lâexigence de faire mieux est lĂ©gitime â mais elle est plus crĂ©dible lorsquâelle sâappuie sur une critique solide de ce qui a Ă©tĂ© construit plutĂŽt que lorsquâelle le congĂ©die dâune caricature.
Sâil existe une Ă©cologie bourgeoise, elle a un visage prĂ©cis : le greenwashing des multinationales, les politiques climatiques des gouvernements Macron qui imposent des taxes carbone sans redistribution et le technosolutionnisme qui promet de rĂ©soudre la crise climatique sans toucher aux structures Ă©conomiques. Oui, ces politiques nationales, conçues dâen haut, nourrissent un ressentiment dans les classes populaires. Mais elles ne peuvent ĂȘtre confondues avec les politiques menĂ©es Ă Grenoble â les amalgamer, câest alimenter un confusionnisme qui profite Ă lâextrĂȘme droite et au rejet de lâĂ©cologie.
Câest donc sur un autre terrain que doit se jouer le dĂ©bat sur lâĂ©cologie populaire â un dĂ©bat qui mĂ©rite mieux que des stratĂ©gies politiciennes. Murray Bookchin lâavait formulĂ© depuis longtemps : lâĂ©cologie doit sâancrer dans la vie concrĂšte des habitants. Joan MartĂnez Alier a prolongĂ© cette analyse en montrant quâil existe une Ă©cologie nĂ©e des luttes populaires pour dĂ©fendre lâenvironnement immĂ©diat. Aux Ătats-Unis, le mouvement pour la justice environnementale en a donnĂ© lâillustration la plus puissante. Câest lâĂ©mergence dâun mouvement Ă©quivalent en France â une Ă©cologie ancrĂ©e dans les quartiers, portĂ©e par ceux qui subissent de plein fouet la prĂ©caritĂ© Ă©nergĂ©tique, la pollution et la chaleur urbaine â qui constitue le vrai horizon dâune Ă©cologie populaire.
Sâil est nĂ©cessaire de mener une critique de lâĂ©cologie municipale, elle doit dâabord porter sur les limites de lâexpĂ©rience actuelle. Par exemple, le fait de ne pas avoir toujours suffisamment cherchĂ© Ă renforcer le pouvoir des habitants. La rĂ©novation urbaine de la Villeneuve en a donnĂ© lâillustration la plus rĂ©vĂ©latrice. Les habitants ont menĂ© une longue mobilisation pour dĂ©fendre un projet de rĂ©habilitation plutĂŽt que de dĂ©molition des logements sociaux. Une partie du projet dâĂ©coquartier populaire porte la trace dâune co-construction entre les habitants et la municipalitĂ©. Mais lorsque les habitants ont proposĂ© un rĂ©fĂ©rendum dâinitiative citoyenne pour trancher dĂ©mocratiquement, il nâa pas bĂ©nĂ©ficiĂ© du soutien municipal attendu. Câest lĂ que se situe le pas inachevĂ© : celui qui sĂ©pare une Ă©cologie pour le peuple dâune Ă©cologie par le peuple. Il ne sâagit pas de renforcer les clivages, mais de transformer les rapports sociaux.
Câest prĂ©cisĂ©ment lâambition du municipalisme coopĂ©ratif portĂ© aujourdâhui par Laurence Ruffin, qui place la dĂ©mocratie directe au cĆur de son programme. Elle propose dâinstaurer des rĂ©fĂ©rendums citoyens ouverts Ă tous les Grenoblois·es dĂšs 16 ans et quelle que soit leur nationalitĂ© â notamment sur les grands projets dâamĂ©nagement â pour donner aux habitants un vĂ©ritable pouvoir de dĂ©cision durant le mandat. Il sâagit de prolonger les transformations engagĂ©es Ă Grenoble en franchissant une nouvelle Ă©tape dĂ©mocratique. Non plus seulement gouverner pour les habitants, mais construire avec eux les politiques publiques â en associant davantage les collectifs, les associations, les syndicats et les habitants des quartiers populaires aux dĂ©cisions qui transforment leur ville.
Affirmer, comme le fait ClĂ©ment SĂ©nĂ©chal, que lâĂ©cologie perd toujours, câest passer Ă cĂŽtĂ© de tous les territoires oĂč elle a dĂ©jĂ gagnĂ© â comme Grenoble, dont les habitants auront prĂ©cisĂ©ment Ă dĂ©cider de prolonger ou non lâexpĂ©rience lors des Ă©lections municipales des 15 et 22 mars. PrĂ©tendre, comme le fait Allan Brunon, quâelle y serait bourgeoise, câest se tromper dâadversaire â et risquer de diviser ceux qui ont prĂ©cisĂ©ment construit cette expĂ©rience.
Murray Bookchin lâavait formulĂ© il y a quarante ans : aucun problĂšme Ă©cologique ne peut ĂȘtre rĂ©solu sans transformation sociale profonde, car la domination de la nature procĂšde des dominations sociales. Il dĂ©fendait la stratĂ©gie du municipalisme : investir les institutions locales, construire une dĂ©mocratie directe Ă lâĂ©chelle de la ville et gĂ©rer collectivement les ressources. Grenoble sâinscrit depuis longtemps dans cette stratĂ©gie municipaliste. Elle doit aller plus loin â en dĂ©fendant des services publics universels pour prĂ©server les biens communs et en gouvernant non plus seulement pour les habitants, mais avec eux.
David Gabriel â 9 Mars 2026 https://grenoble.entransition.fr/2026/03/09/a-grenoble-lecologie-a-t-elle-deja-gagne/