loading . . . Lâodeur des esprits adolescents Ceci est un texte Ă©crit il y a presque dix ans, un soir d'Ă©tĂ© 2016.
Voyez-le comme une espĂšce de mini-crise de la quarantaine, ou plutĂŽt une des premiĂšres fois oĂč je me fus retrouvĂ© submergĂ© par un sentiment de nostalgie comme jamais avant, et bien des fois depuis.
Je viens de le relire et il n'a pas trop vieilli, ma foi, donc je le partage ici avec vous.
Hier soir, je suis allĂ© faire un tour sur la promenade du bord de mer. Il sâagit de lâune de mes activitĂ©s prĂ©fĂ©rĂ©es. C'est mĂȘme la premiĂšre chose que jâai faite dans cette ville, lorsque jây suis venu pour la premiĂšre fois, une poignĂ©e d'annĂ©es avant de mây installer. Il nây a que peu de choses plus relaxantes et agrĂ©ables Ă faire ici, lors des soirs dâĂ©tĂ©.
Pourtant, Ă©trangement, les locaux nâen sont pas si friands, si l'on considĂšre que nous Ă©tions un samedi soir, et que je nây ai croisĂ© quâune grosse dizaine de personnes. Quoique, moi-mĂȘme, malgrĂ© mon amour pour ce lieu, je ne mây Ă©tais pas rendu en soirĂ©e, sans aucun autre but que de mây promener, depuis environ un an. Je blĂąme une succession de concours de circonstances et de remises Ă la prochaine fois, qui se multiplient un peu trop souvent.
Alors que je me dirigeais vers le chemin du retour, j'aperçus deux jeunes en train de jouer de la guitare. Avoir vingt ans, voire un peu plus, et se rendre dans un coin calme en bord de mer pour y jouer de la guitare, cela nâa rien dâexceptionnel. Tout le monde, ou presque, lâa fait un jour, quand lâoccasion sâest prĂ©sentĂ©e, moi le premier.
Mais voilĂ , je nâai plus vingt ans.
En passant prĂšs dâeux, je les ai regardĂ© jouer et ils mâont soudain fascinĂ©. Je les ai enviĂ©s. Je les ai aimĂ©s pour leur jeunesse, leur insouciance, pour ce quâils reprĂ©sentaient. Câest-Ă -dire moi-mĂȘme Ă leur Ăąge. MĂȘme si jâai grandi Ă lâautre bout du monde, je soupçonne de ne pas avoir Ă©tĂ© trĂšs diffĂ©rent dâeux Ă leur Ăąge et juste avant que ma vie ne prenne quelques tournants plutĂŽt inattendus.
Jâai aussi soudain compris une chose. Jâai compris ce que ressentaient les mecs de quarante, voire cinquante ans quâil nous arrivait parfois de rencontrer quand mes potes et moi avions vingt ans. C'Ă©tait souvent sur les bords de mer en Ă©tĂ©, la nuit, parfois aussi Ă des concerts, ou tout simplement dans des bars. Je me souviens de la fascination que notre jeunesse exerçait sur eux. Ils essayaient parfois de sympathiser avec nous, avec plus ou moins de succĂšs selon leur degrĂ© de gaucherie. Paradoxalement, alors que nous nous jurions rĂ©guliĂšrement de "toujours rester jeunes dans notre tĂȘte, mĂȘme quand nous serons vieux", nous trouvions souvent quâils avaient passĂ© lâĂąge et que leur volontĂ© de "rester jeunes" avait quelque chose de ridicule. Nous nous sentions parfois un peu gĂȘnĂ©s pour eux.
Mais ce soir, tous ces mecs vieillissants de ma jeunesse, je les comprends. Ce quâils ressentaient, câĂ©tait tout bĂȘtement de la nostalgie. Et ils ne savaient pas comment y faire face. Et nous non plus ne savions pas comment faire face Ă leur nostalgie, un sentiment que nous ne pouvions comprendre.
La nostalgie, ce sentiment souvent entrevu au fil de mes lectures, de rencontres et de rĂ©cits, mais que je n'avais jamais vraiment ressenti jusquâĂ trĂšs rĂ©cemment.
Et ce soir, devant ces deux jeunes et leur guitare, ce sentiment mâa frappĂ© de plein fouet. J'ai moi aussi Ă©tĂ© tentĂ© de me joindre Ă eux, mais les fantĂŽmes des mecs vieillissants de ma jeunesse m'ont rappelĂ© que je n'aurais fait que les gĂȘner.
Je me suis contentĂ© dâun signe de tĂȘte, ce qui nâest pas rien dans ce pays oĂč les inconnus sâignorent complĂštement la plupart du temps. Ils me le rendirent avec le sourire. Jâai continuĂ© mon chemin.
En m'Ă©loignant, jâeus la drĂŽle dâimpression que le son provenant de leur guitare Ă©tait soudain un peu plus fort, comme sâils voulaient me faire profiter de quelques accords de plus avant que je ne sois trop loin. J'ai d'abord doutĂ© de la rĂ©alitĂ© dâune telle chose, jusquâĂ ce que jâentende les notes de cette intro inoubliable pour quiconque a eu 20 ans au dĂ©but des annĂ©es 90.
JâĂ©tais alors Ă plus dâune dizaine de mĂštres dâeux. Je me suis retournĂ©. Exactement ce quâils attendaient.
Un bras tendu vers le ciel, un signe de la main, un pouce vers le haut.
Je pense quâon sâest compris pendant ces quelques secondes.
Je nâai plus vingt ans.
Mais mes vingt ans seront toujours quelque part avec moi.
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