loading . . . Dans les dĂ©tails de la technique dâĂ©criture (republication entretien de 2014 pour DraftQuest) Au hasard des republications du site sur les rĂ©seaux commerciaux, cet article est ressorti et tu m'as fort justement fait remarquer, auguste lectorat, que le site de DraftQuest a dĂ©mĂ©nagĂ© et l'entretien a apparemment disparu au passage. (C'est Ă ce genre de trucs que je commence Ă constater que je fais ce mĂ©tier depuis beaucoup trop longtemps. Ou bien que ce site est beaucoup trop vieux. Moi pas, par contre.) Vous m'exprimĂątes des regrets quant Ă ladite disparition, et comme j'ai un OCD bien ancrĂ©, j'ai retrouvĂ© l'entretien dans les entrailles de mon klaowde, afin de pouvoir le reposter ci-dessous dans toute sa splendeur ĂągĂ©e de presque une dĂ©cennie.
à vos risques et périls, etc.
Dans les détails de la technique d'écriture, avec DraftQuest, entretien avec David Meulemans (2014)
David MEULEMANS: Lionel Davoust, vous avez écrit plusieurs romans. Vous semblez désormais consacrer l'essentiel de votre temps à l'écriture. Pouvez-vous-nous décrire une journée type de Lionel Davoust?
Lionel DAVOUST: Câest effectivement le cas, Ă lâĂ©criture de fiction, principalement, et parfois un peu de traduction ou dâĂ©ditorial. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, je ne suis pas du matin (le matin est un endroit froid et hostile oĂč le seul rĂ©confort sâappelle cafĂ©). Du coup, je me rĂ©veille doucement en entretenant le lien avec la communautĂ© sur les rĂ©seaux sociaux, le site, puis en mâoccupant de ce que jâappelle les « affaires courantes » : courrier Ă©lectronique, et les dizaines de petits Ă -cĂŽtĂ©s dont il faut sâoccuper quand on est travailleur indĂ©pendant (contrats, articles brefs, relations avec presse etc.). Je fais une pause Ă midi et je coupe toute distraction lâaprĂšs-midi pour me consacrer pleinement Ă lâĂ©criture sans interruption, autant que possible, mâinterdisant cette fois toute incursion en ligne. En phase de rĂ©daction, je me fixe en gĂ©nĂ©ral un quota dâĂ©criture, allant de 15 Ă 20 000 signes en fonction de la sĂ©vĂ©ritĂ© de la date-butoir et de mon Ă©nergie.Â
Câest mon organisation depuis des annĂ©es mais jâavoue quâelle ne me satisfait pas entiĂšrement : le plus important, lĂ -dedans, câest Ă©crire ; la logique voudrait que je commence donc par lĂ , mais lâexpĂ©rience me montre que jâai du mal Ă me concentrer quand je sais que dix petites choses rapides attendent que je les rĂšgle. Je mâen occupe donc dâabord pour avoir lâesprit libre â mais jâĂ©vite aussi quâelles prennent trop dâimportance.Â
DM: ParallĂšlement Ă l'Ă©criture de romans, vous exposez avec beaucoup de franchise et un vrai sens pratique vos mĂ©thodes. (Vous ĂȘtes notamment un connaisseur de la mĂ©thode "Getting Things Done"). Si vous deviez donner quelques conseils de travail Ă des Ă©crivains en herbe, quels seraient-ils?
LD: En un mot comme en cent : arrĂȘtez de tergiverser et mettez-vous-y. (Câest une version moins diplomate que la premiĂšre rĂšgle de Robert Heinlein, « you must write », tu dois Ă©crire.) Oui, Ă©tudier les auteurs quâon aime, faire des recherches sur son sujet, travailler la technique, rĂ©flĂ©chir Ă lâorganisation de son travail aide Ă se donner confiance et câest bien. Mais, Ă un moment, il nây a pas de mĂ©thode magique, dâeurĂȘka oĂč les choses deviennent moins impressionnantes, mĂȘme avec lâexpĂ©rience. La mĂ©thode, la vĂ©ritĂ© de lâĂ©criture, câest Ă lâauteur lui-mĂȘme dâaller les chercher, conformĂ©ment Ă qui il/elle est. Ce grand livre dont vous rĂȘvez ne sâĂ©crira pas si vous nâallez pas lâĂ©crire, si vous nâallez pas vous confronter Ă la difficultĂ©, si vous ne descendez pas dans la salle des machines et mettez, kilomĂštre aprĂšs kilomĂštre, phrase aprĂšs phrase du charbon dans le fourneau. Ăcrivez. Plantez-vous. Recommencez. Ăcrivez encore. Câest la meilleure Ă©cole â et câest la seule qui vous rapproche du but final : avoir Ă©crit.Â
DM: Dans la communauté DraftQuest, nous disons souvent qu'il faut abandonner l'inspiration - et penser davantage en termes d'enthousiasme et de travail. Je crois que c'est une position qui n'est pas éloignée de la vÎtre. Mais pouvez-vous nous dire la place de l'inspiration dans votre travail?
LD: Ah, je vais encore me faire des amisâŠÂ ! Je ne crois pas Ă lâinspiration â si on la dĂ©finit comme ce moment de grĂące oĂč lâĂ©criture se dĂ©roule avec facilitĂ© et lumiĂšre. Câest-Ă -dire, oui, elle se produit (heureusement) mais elle nâest pas la rĂšgle et il ne faut surtout pas espĂ©rer quâelle le soit. Sinon, on produit trois pages dans une annĂ©e. Si lâon veut Ă©crire sĂ©rieusement, je crois quâil faut privilĂ©gier la discipline, et lĂ , peut-ĂȘtre, peut-on espĂ©rer apprivoiser lâinspiration. (Je sais que cette position est castratrice pour certains auteurs, donc je la recommande avec prudence : câest ma façon de fonctionner, si vous avez besoin comme moi de vous cadrer avec une main de fer pour produire, menez-vous un train dâenfer â mais si vous sentez que câest contre-productif, prenez de la hauteur.) Je crois pour ma part, trĂšs fermement, que lâĂ©criture se travaille, dans tous ses aspects : dans le style, la narration, mais aussi, de façon gĂ©nĂ©rale, dans lâattitude, le regard, la façon de penser. Plus que de lâenthousiasme, je pense quâil sâagit dâenvie. Il convient de se sonder soi-mĂȘme, de traquer sa propre matiĂšre, dâobserver le monde en ces termes : jâĂ©cris, mais pourquoi ? Quâai-je Ă dire, Ă raconter, qui me fasse envie, oĂč est ma vĂ©ritĂ© et quelle est-elle ? Quel est mon carburant, la foi qui me motive Ă coucher ces mots sur le papier, jour aprĂšs jour ? Câest un travail dâintrospection  qui ne sâachĂšve jamais (et câest un des grands plaisirs du mĂ©tier⊠ou une grande torture, pour ceux qui nâaiment pas trop plonger en eux-mĂȘmes) et câest lĂ quâon trouve sa voix, son originalitĂ©, et la motivation dâĂ©crire, pendant des mois, parfois des annĂ©es, Ă plein temps sur un projet. Si lâenvie est lĂ , je crois quâelle attire lâinspiration. Et pour les jours oĂč elle se dĂ©robe, lâenvie facilite quand mĂȘme le travail.Â
DM: Il y a une idĂ©e qui m'est chĂšre, mais que je peine Ă faire comprendre. Je pense que l'on devient "Ă©crivain" quand on arrive Ă sortir de "l'expression de soi" (qui est souvent la raison premiĂšre des draftquesters pour se lancer dans l'Ă©criture) Ă "raconter aux autres". Mais, en mĂȘme temps, je suis bien conscient qu'il faut parler de soi, ou plutĂŽt, puiser en soi. Comment voyez-vous cette articulation, entre se tourner vers soi, et se tourner vers les autres?
LD: Je crois que cela revient un peu Ă lâenvie mentionnĂ©e plus haut. Câest un exercice de funambulisme constant. Toute pratique artistique qui dĂ©sire sortir de la confidentialitĂ© (au sens : ĂȘtre prĂ©sentĂ©e au monde, Ă un regard autre que le sien et que celui, bienveillant, de son chat et de sa maman) porte en elle, je crois, cette contradiction entre lâĂ©lan personnel et lâobligation dâaccessibilitĂ©. Dans le cadre de la littĂ©rature, il sâagit avant tout dâĂȘtre compris-e. Attention, tout le monde ne place pas lâaccessibilitĂ© au mĂȘme niveau â tout le monde nâa pas la mĂȘme tolĂ©rance aux longues descriptions, par exemple â mais, dĂšs lors que lâon nâĂ©crit plus uniquement pour soi, il convient de faciliter lâentrĂ©e du lecteur dans son univers, dans son histoire, de le prendre par la main et de le guider, parce quâil est, bien sĂ»r, fondamentalement extĂ©rieur.Â
Je divise assez clairement les choses pour ma part : entre fond et forme. Mais avant de prĂ©ciser comment, un mot sur votre notion « expression de soi » : je ne sais pas exactement comment vous le voyez, mais je voudrais contredire lâadage amĂ©ricain qui prĂ©conise « write what you know » (Ă©crivez ce que vous connaissez). Je crois que la clĂ©, câest « write what you are » (Ă©crivez ce que vous ĂȘtes). Ăcrire permet de vivre mille destins, de traiter mille questions, de rĂȘver mĂȘme Ă lâĂ©chelle de galaxies entiĂšres si lâon va en science-fiction ; il ne faut pas sâen priver et suivre ces mille chemins conformĂ©ment Ă ses envies, et le faire avec fiertĂ© et joie. Je crois quâil est absurde de prĂ©tendre connaĂźtre un auteur Ă partir des rĂ©ponses quâil donne dans sa fiction ; les rĂ©ponses appartiennent Ă ses personnages. Par contre⊠on entrevoit bien mieux ce quâil est Ă travers les questions quâil pose, car il se les pose probablement aussi.Â
Ceci Ă©tant posĂ©, la diffĂ©rence entre lâexpression de soi et le raconter aux autres, donc : pour ma part, je place la division assez simplement entre fond et forme. Le fond, les questions, les personnages, les Ă©vĂ©nements de lâhistoire, câest mon envie, câest ma matiĂšre, câest la raison pour laquelle jâĂ©cris ce livre-lĂ , et ce nâest globalement pas nĂ©gociable. La forme, câest mon obligation dâaccessibilitĂ©, câest mon devoir dâĂ©crivain de vous faire voir les scĂšnes, de vous emmener dans mon histoire avec facilitĂ© (si vous ĂȘtes mon type de lecteur et que je suis votre type dâauteur), de maĂźtriser mon rythme pour que mes effets fonctionnent, bref, de vous conter le rĂ©cit et de vous emporter. Bien sĂ»r, forme et fond se rĂ©pondent et se conjuguent, et il sâagit aussi de faire en sorte quâils se servent mutuellement.Â
Finalement, pour quel lecteur Ă©crit-on ? Pour soi, je crois, pour proposer au monde les livres qui nâexistent pas et quâon aurait aimĂ© trouver. Et il faut savoir appliquer Ă son propre travail cette luciditĂ© et cet Ă©tat de critique impitoyable avec laquelle on juge les livres des autres : voilĂ , je crois, une Ă©tape de maturation importante dans le parcours dâun auteur, et câest lĂ que se conjugue lâenvie â personnelle â et le regard extĂ©rieur â qui juge. Les deux se dĂ©roulent en deux temps sĂ©parĂ©s : dâabord, lâĂ©criture, Ă©goĂŻste, personnelle, fantasque. Ensuite, et seulement ensuite, juge-t-on au moment des corrections.Â
DM: Un débat dans notre communauté, c'est l'écriture sur papier contre l'écriture sur clavier. D'un cÎté, les écrivains en herbe semblent davantage se lùcher sur le papier. D'un autre cÎté, écrire sur ordinateur permet de mieux manier le texte. C'est un sujet que vous avez évoqué sur votre blog. Pouvez-vous dire à nos écrivains en herbe comment la place que ces deux supports occupent dans votre écriture?
LD: Avant toute chose, je veux rĂ©pĂ©ter le mantra que je martĂšle en atelier dâĂ©criture : apprendre Ă Ă©crire, câest apprendre Ă se connaĂźtre. Il nây a pas de mĂ©thode idĂ©ale autre que celle qui vous convient Ă vous. Vous aimez Ă©crire sur des cahiers reliĂ©s de cuir avec un stylo plume Ă 200 euros au milieu de la forĂȘt dans le calme absolu ? Si câest votre truc (et que vous avez les moyens), allez-y. Vous prĂ©fĂ©rez les outils informatiques dernier cri et emporter votre ordinateur et votre clĂ© 3G dans les cafĂ©s parisiens et baigner dans lâagitation ? HĂ©, tant que ça vous fait Ă©crire, tous les moyens sont bons.Â
Pour ma part, je travaille au papier et Ă lâordinateur, et chaque mĂ©dia correspond Ă une Ă©tape diffĂ©rente de mon avancĂ©e. Le papier est rĂ©servĂ© aux rĂ©flexions les plus libres, oĂč je « malaxe » les idĂ©es, les dĂ©cortique sous tous les angles, jusquâĂ parvenir au cĆur de lâenvie, pour recueillir sans contrainte tout ce que mâinspire mon sujet, mes personnages. Une fois que je sens un dĂ©but de structure Ă©merger, je passe ensuite Ă un outil informatique pour mettre tout cela en ordre grĂące aux facilitĂ©s de mise en page, de disposition quâil offre et structurer davantage mes idĂ©es. Et enfin, une fois lâhistoire planifiĂ©e, je rĂ©dige (sur ordinateur). Mais il mâarrive de revenir au papier si nĂ©cessaire ; quand jâarrive Ă une Ă©tape de lâhistoire que je nâai finalement pas assez dĂ©veloppĂ©e et que jâai besoin de mâaiguiller Ă nouveau, ou quand je perds le lien avec mon rĂ©cit et ai besoin dây rĂ©injecter un peu dâenvie et dâĂ©nergie, je traque et mâexplique, au papier, ce dont jâai besoin pour progresser.Â
DM: Une derniĂšre question - qui est courte, mais dont la rĂ©ponse peut s'avĂ©rer longue. Pouvez-vous nous parler de la genĂšse d'un de vos romans? ConcrĂštement, par exemple, sur le premier volume du "MystĂšre LĂ©viathan": quand avez-vous eu l'idĂ©e? combien de temps vous  pris l'Ă©criture du premier jet? une fois le premier jet achevĂ©, est-ce que vous avez beaucoup dĂ©viĂ© du projet initial? avez-vous eu des premiers lecteurs Ă qui vous avez soumis le texte pour avoir des corrections? est-ce que l'Ă©diteur vous a suggĂ©rĂ© des corrections?Â
LD: Le MystĂšre LĂ©viathan est un cas un peu particulier parce que le projet remonte Ă trĂšs, trĂšs longtemps â plus de quinze ans. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, je traque donc toujours lâenvie, et dans ce cas, lui donner forme a pris un temps certain ! La trilogie nâest pas tellement nĂ©e dâune idĂ©e prĂ©cise que dâun faisceau de thĂšmes et de personnalitĂ©s / personnages que jâavais envie de traiter (lâimmortalitĂ©, lâinitiation, la quĂȘte de soi, la fascination pour la mer, la fantasy urbaine, la transcendance du rĂ©el), dâoĂč la lente maturation. Lâunivers sâest construit ainsi, par lente accrĂ©tion, et aussi au fil de mes recherches et intĂ©rĂȘts personnels, dont la sĂ©rie se nourrit aussi. En revanche, lâĂ©criture en elle-mĂȘme est allĂ©e raisonnablement vite une fois la forme arrĂȘtĂ©e. Quand je me suis senti prĂȘt Ă me jeter Ă lâeau, pour ainsi dire, la planification et lâĂ©criture du premier volume ont pris une grosse annĂ©e, puis environ six mois par volume ensuite, tout compris (Ă©criture et corrections), ce qui peut sembler trĂšs rapide, surtout pour des livres aussi Ă©pais, mais, une fois lancĂ©, je savais prĂ©cisĂ©ment oĂč jâallais. Je nâai pas tellement dĂ©viĂ© du projet gĂ©nĂ©ral de la sĂ©rie, Ă part dans certains dĂ©tails de scĂšnes, de personnages, qui ont suivi leur propre cheminement et mâont permis de prĂ©senter les choses de maniĂšre plus efficace que je ne le pensais dans mes synopsis. Je fais effectivement appel Ă des beta-lecteurs pour tous mes textes, des proches qui apprĂ©cient mon travail et mes univers tout en Ă©tant impitoyables (une combinaison prĂ©cieuse et idĂ©ale ! et jâen profite pour les remercier Ă nouveau). Bien sĂ»r, lâĂ©diteur suggĂšre toujours des corrections, cela fait partie du processus. Je ne prĂ©tends pas rendre un premier jet parfait, et le regard Ă©ditorial constitue une Ă©tape Ă mon sens indispensable pour donner au rĂ©cit â et surtout aux intentions qui lâaniment â la forme la plus aboutie possible. Nous en discutons, dĂ©cidons des corrections (il mâarrive de ne pas ĂȘtre dâaccord avec ce quâon me propose, mais je mâefforce de comprendre ce qui coince et de revenir avec une version diffĂ©rente, qui rĂšgle la faiblesse qui a Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©e, mais dâune autre maniĂšre qui me convienne). Savoir comprendre et accepter ces retours, retravailler en fonction, mais aussi dĂ©tecter les rares moments oĂč il convient de dire non pour rester fidĂšle Ă lâesprit de son projet, cela aussi fait partie de lâapprentissage. https://lioneldavoust.com/2023/dans-les-details-de-la-technique-decriture-republication-entretien-de-2014-pour-draftquest