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16. MĂ€rz 2026
Histoire du mouvement ouvrier en Suisse romande : bilan et perspectives (1968-2027)
Appel Ă contributions pour le numĂ©ro 43 des Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier coordonnĂ© par Patrick Auderset, FreÌdeÌric Deshusses, Alix Heiniger, Anne-ValeÌrie Zuber
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Quatre deÌcennies apreÌs la fondation de lâAssociation pour lâeÌtude de lâhistoire du mouvement ouvrier (AEHMO), eÌditrice de ces Cahiers ; deux deÌcennies ans apreÌs le colloque international « Archives histoire et identiteÌ du mouvement ouvrier », un bilan semble sâimposer. OuÌ en sommes- nous de lâeÌtude de lâhistoire du mouvement ouvrier ? Quelles sont les ressources â archivistiques, financieÌres, institutionnelles, scientifiques, militantes â pour cette eÌtude ? Comment sont produits les reÌcits qui nourrissent aujourdâhui les mobilisations pour ameÌliorer les conditions de vie et de travail ?
Un premier bilan historiographique a eÌteÌ publieÌ par Laure Piguet dans un reÌcent numeÌro de Traverse : revue dâhistoire.[1]Â AÌ lâinitiative du ColleÌge du travail et des Archives contestataires, une tentative dâeÌtat des lieux collectif a eÌteÌ proposeÌe au public aÌ lâautomne 2025.[2]Â En sâappuyant sur ces premiers essais, le numeÌro 43 des Cahiers dâhistoire du mouvement ouvrier voudraient aÌ leur tour offrir un bilan et des perspectives en matieÌre dâhistoire du mouvement ouvrier en Suisse.
La peÌriode retenue, 1968-2027, constitue, selon nous, un cycle coheÌrent. Sur le plan de lâobjet dâeÌtude, 1968 imprime une ceÌsure dans les mobilisations politiques et sociales, tandis que les anneÌes 1970 marquent lâapogeÌe dâune crise du capital qui modifie en profondeur lâorganisation du travail industriel et les organisations des travailleuses et travailleurs. La deÌsindustrialisation, entendue comme deÌplacement de main-dâĆuvre vers le secteur tertiaire et liquidation dâoutils de production, fait basculer les trois piliers traditionnels du mouvement ouvrier (partis, syndicats, coopeÌratives) dans une nouvelle eÌre.
La crise des anneÌes 1970 conduit aÌ la prise de conscience de la disparition dâun univers de production, de ses acteurs, de ses savoir-faire, de ses sites et plus largement dâune culture ouvrieÌre et industrielle. Elle provoque une sorte de freÌneÌsie meÌmorielle et suscite le deÌveloppement de nombreuses initiatives visant aÌ en preÌserver les traces. En Suisse romande, on mentionnera la creÌation aÌ GeneÌve du ColleÌge du travail en 1978 et de lâAssociation pour le patrimoine industriel en 1979 ; aÌ Lausanne de lâAssociation pour lâeÌtude de lâhistoire du mouvement ouvrier, en 1980. Ce besoin meÌmoriel reÌpond eÌgalement aux transformations profondes que la croissance eÌconomique de lâapreÌs-guerre a provoqueÌ dans la socieÌteÌ suisse et la classe ouvrieÌre. Lors de sa fondation, le ColleÌge du travail deÌfend ainsi la neÌcessiteÌ de sa creÌation en affirmant que : « De plus en plus, le peuple recherche ses origines et son identiteÌ, il deÌsire connaiÌtre les eÌtapes de ses luttes, les souffrances qui ont jalonneÌ la route de ses conqueÌtes vers plus de justice sociale, de liberteÌ, de mieux-eÌtre. »[3]
Ces positions se deÌveloppent en miroir dans le champ historiographique, ouÌ se cristallisent eÌgalement deux tendances. Dâune part, une historiographie qui cherche sa validation dans le champ acadeÌmique et demeure difficile aÌ approprier pour le mouvement ouvrier.[4] Dâautre part, une deuxieÌme tendance cherche, avec un succeÌs souvent limiteÌ, aÌ tisser des liens avec le mouvement syndical ou les mouvements sociaux, tout en reÌpondant de plus en plus aux standards acadeÌmiques,[5] LâeÌvolution des preÌsents Cahiers dâhistoire du mouvement ouvrier est dâailleurs significative aÌ cet eÌgard. Cette peÌriode ameÌne eÌgalement de nouvelles perspectives meÌthodologiques avec notamment le deÌveloppement de lâhistoire orale,[6] des approches du genre[7] et de la vie quotidienne.[8]
La chronologie 1968-2027 nous semble eÌgalement pertinente dans le domaine de la collecte et du traitement des archives. La dimension nationale des Archives sociales suisses aÌ ZuÌrich est reconnue officiellement et financieÌrement pour la premieÌre fois en 1974 par une deÌcision du Conseil feÌdeÌral. Cela conduira aÌ la professionnalisation de lâinstitution et aÌ donner aux collections dâarchives un caracteÌre central. Trente ans plus tard, le colloque « Archives, histoire et identiteÌ du mouvement ouvrier », cherchait aÌ faire reconnaiÌtre la neÌcessiteÌ dâun soutien mateÌriel aux organisations preÌservant les archives ouvrieÌres, notamment en Suisse romande.[9] Lâabsence de soutien financier de la ConfeÌdeÌration limite la capaciteÌ dâaction en matieÌre de collecte et de conservation. Aujourdâhui, lâaccession de deux centres dâarchives (Gosteli-Archiv et Archiv fuÌr Agrargeschichte) aÌ une reconnaissance feÌdeÌrale au titre de lâarticle 15 de la Loi sur lâenseignement, la recherche et lâinnovation (LERI) semble indiquer quâune nouvelle peÌriode sâouvre. Quelles ressources peut-on espeÌrer dans ce contexte nouveau pour rendre plus accessibles les fonds dâarchives et la documentation non encore traiteÌe du mouvement ouvrier ? Comment stimuler les recherches dans ce secteur ?
Le numeÌro 43 des Cahiers dâhistoire du mouvement ouvrier voudrait aÌ la fois revenir sur ce demi- sieÌcle dâhistoire en nuançant le portrait grossier qui vient dâen eÌtre dresseÌ, mais eÌgalement envisager lâavenir. La professionnalisation accrue des champs syndical et acadeÌmique, la concentration du pouvoir dans les instances nationales des syndicats, les effets du neÌolibeÌralisme sur le monde du travail et notamment sur le secteur de la recherche pourraient en effet conduire historien·nes et archivistes de ces mouvements aÌ reconsideÌrer leurs pratiques, leurs meÌthodes et leurs objets dâeÌtudes. Le numeÌro 43 des Cahiers voudrait inclure les eÌchos de ces questionnements. Ce numeÌro voudrait aussi valoriser des approches critiques du chemin parcouru entre 1968 et aujourdâhui.
Dans ce cadre chronologique et dans le contexte geÌographique de la Suisse, ce numeÌro sâarticulerait autour de quatre axes :
1) MeÌlancolie de gauche et deÌsindustrialisation : exposer les traces dâun monde qui disparaiÌt.
Dans le domaine du mouvement ouvrier, le tournant meÌmoriel de lâhistoriographie française sâest reÌcemment figeÌ dans la notion de « meÌlancolie de gauche » qui constituerait une « tradition cacheÌe » des mouvements eÌmancipateurs.[10] Mais cet attachement aÌ la deÌfaite, dont la notion de deÌsindustrialisation est un avatar, rend difficile de consideÌrer et de discuter la transformation et lâinteÌgration de certaines fractions de la classe ouvrieÌre et singulieÌrement des fractions les plus formeÌes et les plus investies dans le mouvement ouvrier qui ont rejoint la treÌs large « classe moyenne » suisse. Les initiatives identitaires de la fin des anneÌes 1970 et du deÌbut des anneÌes 1980 ont-elles contribueÌ aÌ forger une historiographie de la deÌfaite, et si oui, avec quelles conseÌquences pour les mouvements ? Comment les pratiques associeÌes au patrimoine industriel se sont-elles deÌveloppeÌes en Suisse romande et comment sâinscrivent-elles ou non dans cette valorisation de la « meÌmoire des vaincus » ? Comment les initiatives meÌmorielles et historiographiques des syndicats se sont-elles transformeÌes entre 1968 et aujourdâhui ?
2) Nouvelles perspectives de recherches : du mouvement ouvrier aux mouvements sociaux ?
Quelles sont les nouvelles questions de recherche qui eÌmergent dans le contexte preÌsent ? Le renouveau de la sociologie des organisations ouvrieÌres en France[11]Â a-t-il des eÌchos dans lâhistoriographie en Suisse ? Quel est le bilan des approches transnationales qui marquent le deÌbut des anneÌes 2000 ? Absorber lâhistoire du mouvement ouvrier dans celle plus large des mouvements sociaux est-il une manieÌre de sauver la premieÌre de lâoubli ou du deÌsinteÌreÌt et quelles perspectives de recherche nouvelles offre-t-elle ?
3) Professionnalisation et speÌcialisation : qui eÌcrit lâhistoire, pourquoi et pour qui ?
En lâabsence de chaire universitaire, dâinstitut de recherche ou de fondations historiques accoleÌes aux institutions du mouvement ouvrier, lâhistoire de ce mouvement demeure une pratique marginale du champ acadeÌmique et des champs syndical et politique. Quels sont les parcours typiques des historien·nes du mouvement ouvrier en Suisse ? Quelles sont les conseÌquences historiographiques de ces parcours ? Quelle est la place de la production historiographique dans les institutions de formation syndicale ou politique ? Comment expliquer lâabsence dâinstitutions de recherche lieÌes aux syndicats ou au Parti socialiste ? Quelles sont les ressources documentaires mobilisables pour lâhistoire du mouvement ouvrier ? Comment sont-elles preÌserveÌes et dans quels buts ?
4) Histoire publique et transmission : quelles voies empruntent lâhistoire et la meÌmoire en dehors du champ acadeÌmique ?
Quelle est la place de la production historique et meÌmorielle du mouvement ouvrier dans lâespace public hier et aujourdâhui ? Quelles formes prend-elle en dehors des publications eÌcrites (museÌes, litteÌratures, podcasts et autres) ? Comment la fabrication de ces objets dâhistoire et ces pratiques peuvent-elles eÌtre elles-meÌmes questionneÌes ?
Modalités de soumission
Les propositions de contributions (titre et reÌsumeÌ de 1000 signes, reÌfeÌrences bibliographiques non comprises) sont aÌ envoyer au plus tard le 31 mai 2026 aux quatre adresses suivantes :
frederic.deshusse(at)archivescontestataires.ch ; patrick.auderset(at)ik.me ; alix.heiniger(at)unifr.ch; info(at)aehmo.org
La deÌcision de la reÌdaction suivra. Les articles devront eÌtre rendus le 1er deÌcembre 2026 au plus tard. Une nouvelle version tenant compte des propositions de modifications devra parvenir aÌ la reÌdaction le 1er feÌvrier 2027. Les articles comptent entre 25â000 et 30â000 signes (notes et espaces compris). Des illustrations de bonne qualiteÌÌ sont bienvenues.
Patrick Auderset, FreÌdeÌric Deshusses, Alix Heiniger, Anne-ValeÌrie Zuber
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1 Piguet Laure, « Pour un reÌengagement de lâhistoire du travail (ou Update 2024) », 01.07.2024. En ligne : , consulteÌ le 01.10.2025.
2 Archives contestataires et ColleÌge du travail, Rencontres-deÌbat « Se mobiliser autour du travail : faire lâhistoire et lâeÌcrire », 31 octobre et premier novembre 2025, GeneÌve. En ligne :
3 « A tous les amis du mouvement ouvrier genevois », 1978.
4 Gautschi Willi, Der Landesstreik 1918, ZuÌrich, Benziger, 1968 ; Gruner Erich, Arbeiterschaft und Wirtschaft in der Schweiz, 1880-1914 : soziale Lage, Organisation und KaÌmpfe von Arbeitern und Unternehmern, politische Organi- sation und Sozialpolitik, ZuÌrich, Chronos, 1987 ; Un parti sous influence : le Parti Communiste Suisse, une section du Komintern : 1931 aÌ 1939, Lausanne, Suisse, LâAge dâHomme, 1994.
5 Garbani Philippe et Schmid Jean, Le syndicalisme suisse : histoire politique de lâUnion syndicale, Lausanne, eÌd. dâen bas, 1980 ; Denisart Madeleine et Surchat Jacqueline, Le Cigare et les fourmis : aperçu sur lâhistoire des ouvrieÌres vaudoises lâexemple de Vevey et Nyon, Lausanne, EÌditions dâen bas, 1987 (Collection Histoire populaire) ; Studer Brigitte et Vallotton François, Histoire sociale et mouvement ouvrier : un bilan historiographique, 1848-1998, Lausanne (Suisse) ZuÌrich, Ed. dâen bas Chronos verl, 1997 ; Steinauer Jean et Allmen Malik von, Changer la baraque : les immigreÌs dans les syndicats suisses, 1945-2000, Lausanne, En bas, 2000.
6 Christiane Wist, Ils ont baÌti la ville : GeneÌve 1920-1940. Les ouvriers et artisans racontent, ColleÌge du travail, GeneÌve, 1989. ColleÌge du travail, Souvenirs de trois ouvriers et dâun technicien de SeÌcheron, 1946-1989, GeneÌve, 1995 ; Schmid Pierre, Pierre Schmid, souvenirs dâun syndicaliste FTMH, ColleÌge du travail, GeneÌve, 2002.
7 Gaillard Ursula et Mahaim Annik, Retards de reÌgles : attitudes devant le controÌle des naissances et lâavortement en Suisse du deÌbut du sieÌcle aux anneÌes vingt documents, Lausanne, EÌd. dâen bas, 1983 (Histoire populaire).
8 Christine DeÌtraz (dir.), CâeÌtait pas tous les jours dimanche⊠Vie quotidienne du monde ouvrier : GeneÌve 1890-1950, MuseÌe dâethnographie de GeneÌve et ColleÌge du travail, GeneÌve, 1992.
9 De Giorgi Alda et Heimberg Charles, Archives, histoire et identiteÌ du mouvement ouvrier, GeneÌve, ColleÌge du travail, 2006.
10 Traverso Enzo, MeÌlancolie de gauche : la force dâune tradition cacheÌe, XIXe-XXIe sieÌcle, Paris, la DeÌcouverte, 2018.
11 Gourgue Guillaume et Quijoux Maxime, « Le syndicalisme comme combat eÌconomique : pour en finir avec le âtabou de la gestionâ », in : Le syndicalisme est politique ! Questions strateÌgiques pour un renouveau syndical, La Dispute, 2023, pp. 99-124 ; BeÌroud Sophie, « La pertinence heuristique du concept de champ syndical », in : Bourdieu et le travail, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015 (Le sens social), pp. 323-339.
Organisiert von
Association pour l'étude de l'histoire du mouvement ouvrier http://dlvr.it/TRXLq4