loading . . . Voyage au cœur des souvenirs olfactifs : du récit de l’expérience passée à l’expérimentation du souvenir, par Charlotte Gaudry Du 3 avril au 14 juin 2025, le Passage Sainte-Croix de Nantes a proposé aux yeux, et aux nez des visiteurs, deux expositions gratuites, aux approches singulières, et ayant pour trait d’union, le parfum.
_Retenir ton odeur_ et _Nantes, terre de parfums,_ questionnent notre rapport au temps et à la mémoire à travers le prisme de l’olfaction et de la vision. Les expositions allient des œuvres olfactives contemporaines de l’artiste Julie C. Fortier, et un récit basé sur l’histoire de la parfumerie nantaise, de 1781 à 1960, soumis par Arnaud Biette et Patrick Sarradin, tous deux descendants de famille de savonniers-parfumeurs éponymes.
Artiste contemporaine franco-québécoise formée à la parfumerie, Julie C. Fortier développe une pratique fondée sur une approche multisensorielle de l’art. Elle compte parmi les rares artistes du champ olfactif à concevoir et composer elle-même les substances odorantes de ses œuvres. Par son travail, elle invite les visiteurs à explorer des installations qui mêlent parfums, textiles, tableaux, sculptures et autres supports artistiques. Ses œuvres sont conçues pour évoquer des souvenirs et des sensations, déclenchant des images et ouvrant intimement l’imaginaire. L’exposition se concentre ici sur la mémoire olfactive et la manière dont les odeurs peuvent évoquer des souvenirs indélébiles.
L’entrée dans cet ancien édifice religieux s’effectue par un couloir d’un blanc immaculé, dont émane la fraîcheur des pierres qui le composent, créant un effet de contraste saisissant avec l’œuvre qui nous accueille. Sous la verrière, trône en maîtresse la première œuvre exposée par Julie C. Fortier. Tapis de laine tuftée à la main, _Attendu tendue_ est une installation olfactive donnant corps à une tranche de la côte maritime par des jeux de texture, de couleurs et d’accords olfactifs opposant les odeurs de « la terre travaillée » et de « la mer cristalline ». Les visiteurs sont incités à marcher sur le tapis pour en libérer les effluves et faire l’expérience sensorielle de la matière. Cette œuvre magistrale annonce le ton du reste de l’exposition qui laisse la parole aux odeurs comme symbole de la persistance mémorielle d’instants révolus. Ainsi, la suite de l’exposition se fait au fil de la cristallisation des souvenirs olfactifs familiaux, floraux ou funestes, traduits en odeurs.
Ce qui la démarque des autres artistes, est la tendre attention qu’elle porte à la conception de ces œuvres et la curiosité qui l’anime. Ces compositions sont pensées à tâtons, et se façonnent suivant les expérimentations qu’elle mène lors de ses collaborations, comme celle avec le chimiste Olivier R. P. David qui lui inspire certaines de ses créations, telles que _Le jour où les fleurs ont gelé**[1]**. _En s’évaporant, les odeurs traversent une céramique légèrement poreuse qui se charge alors de transmettre le parfum de matières cristallisées de manière lente. Leurs empreintes matérialisées évoluent, laissant libre cours aux molécules de se mouvoir selon leur volonté jusqu’à disparaître. Ce processus chimique est magnifié par cette œuvre, qui donne vie aux molécules contenues dans les ingrédients utilisés en parfumerie. Les odeurs prennent forme jusqu’à devenir des spectres olfactifs immédiatement identifiables, et qui guident les visiteurs par leurs souvenirs au gré d’une expérience sensorielle. Le visiteur est alors immergé dans une dimension dans laquelle le temps est suspendu par l’image de la cristallisation des fleurs, et l’émanation lente des parfums, contrastant avec sa fugacité originelle. Les odeurs florales apparaissent alors, elles aussi, en opposition à l’image de la molécule comme givrée dans son écrin de porcelaine et de verre.
L’exposition est accessible à tous. Les œuvres, par leur dimension sensorielle, font appel aux souvenirs de chacun, que ce soient des évocations visuelles ou olfactives, plaçant ainsi les odeurs comme médium d’une mémoire collective. Il est important de souligner que le Passage Sainte-Croix organise des visites guidées, dont certaines les yeux fermés, des conférences, des ateliers familles « Chasse aux senteurs », mais aussi des ateliers enfants et des visites leur étant adaptées aux plus petits “Visite avec ton doudou” destinées aux 3-6 ans.
À quelques pas de là, une autre exposition vient faire échos aux œuvres de Julie C. Fortier. La parfumerie nantaise possède une histoire riche et complexe, souvent éclipsée par d’autres régions françaises plus connues pour leur tradition olfactive. Grâce aux prêts divers, publics et privés, mais avant tout, des objets et documents dont disposent les familles, cette deuxième exposition retrace le parcours de quatre familles de savonniers-parfumeurs, dans une pièce aménagée aux couleurs d’un boudoir du XVIIIe siècle : Sarradin, Biette, Bertin et Roux. Des portraits, des biographies et des objets sont présentés, offrent un aperçu de leur contribution à cet art.
Dès le XVIIe siècle, l’industrie du parfum et du savon prend une place significative dans le paysage industriel nantais[2]. Par sa position, au bord de la Loire et de la Sèvre, la ville bénéficie des apports de matières premières, permettant aux parfumeurs nantais de développer leurs gammes de parfums et de cosmétiques. L’exposition propose alors de découvrir ces progrès au gré des divers objets issus des entreprises représentées : flacons de parfum, baumes, poudriers, boîtes à savon, affiches publicitaires, diplômes, dépôts de marques. L’objectif est alors de mettre en valeur ce patrimoine local, en explorant les origines de la parfumerie à Nantes, ses évolutions techniques et son impact culturel.
Au fur et à mesure de leur développement, les entreprises s’alignent sur les modes de l’époque, qu’elles soient olfactives ou visuelles. Les objets et les gammes de produits exposés retranscrivent cette dynamique en revêtant les codes du mouvement Art Nouveau puis ceux de l’Art Déco, mais aussi en illustrant l’adaptation des maisons de parfum aux nouvelles pratiques parfumées. Les produits se démarquent également par leur ancrage dans le paysage, la culture et la flore bretonne : cyclisme, ajoncs d’or célébrant le barde Théodore Botrel, œillets maritimes, etc.
Si les techniques de fabrication des parfums sont passées sous silence, un peu plus loin, une salle est entièrement dédiée à l’art de la savonnerie, et plus particulièrement la savonnerie de l’Atlantique, présentée comme la dernière fabriquant des savons de Marseille en France. Une vidéo étonnamment récente, datant des années 1990, illustre le travail encore artisanal de la confection de la pâte à savon dans d’immenses cuves, ainsi que la découpe des blocs de savons à même le sol, surprenant ainsi les visiteurs par la persistance de ce savoir-faire ancestral.
L’exposition est soutenue par plusieurs partenaires, dont la savonnerie-parfumerie Parfums Sarradin de Nantes, qui joue un rôle clé dans la valorisation de l’art de la parfumerie à Nantes. Arnaud Biette et Patrick Sarradin, descendants de grandes familles de savonniers parfumeurs nantais, travaillent à faire revivre cette histoire locale en collectionnant les flacons et l’histoire de quatre parfumeurs nantais de 1781 à 1960, et en la mettant à la disposition de tous par cette exposition. Patrick Sarradin, que nous avons eu le plaisir de rencontrer lors de notre visite, souhaite relancer la marque de sa famille à partir d’études chromatographiques menées sur les résidus trouvés dans d’anciens flacons de parfum. Il s’agit ainsi de reconstituer la gloire passée de l’entreprise, dans la limite du possible au vu des nouvelles normes, tout en l’ancrant dans les tendances olfactives actuelles.
Ces deux expositions, en apparence quelque peu différentes par leur temporalité et leurs supports, font alors preuve d’une complémentarité singulière. Elles se répondent en formant une transition parfaitement articulée entre passé et présent, comme témoignage de la résonance et de la persistance de la mémoire olfactive. Si les odeurs, éphémères par essence, ne demeurent pas, les témoins matériels restent, permettant de transmettre cet héritage et de perpétuer son souvenir.
Je tiens à remercier tout particulièrement Patrick Sarradin, Sandra Barré et Julie C. Fortier qui m’ont fait le privilège d’une visite guidée lors de cette journée aux mille surprises.
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[1] Fortier, Julie C. _Retenir ton odeur : exposition de Julie C. Fortier – et une histoire de la parfumerie nantaise par Arnaud Biette et Patrick Sarradin._ Dossier de presse, Le Passage Sainte‑Croix, Nantes, 3 avril-14 juin 2025. PDF.
[2] Le Joliff, Jean-Claude, et Quentin Jagodzinski. “Saga du savon : l’âge d’or de la savonnerie nantaise.” _La Cosmétothèque_ , 29 avril 2025, https://cosmetotheque.com/2025/04/29/saga-du-savon-lage-dor-de-la-savonnerie-nantaise/
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Erika Wicky (7 janvier 2026). Voyage au cœur des souvenirs olfactifs : du récit de l’expérience passée à l’expérimentation du souvenir, par Charlotte Gaudry. _Cultures olfactives_. Consulté le 11 janvier 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15guk
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https://olfaction.hypotheses.org/1928