loading . . . DerriĂšre la vĂ©rification dâĂąge sur les rĂ©seaux sociaux, la gĂ©nĂ©ralisation du contrĂŽle dâidentitĂ© en ligne **Le Parlement sâapprĂȘte Ă voter uneproposition de loi qui veut interdire dâaccĂšs aux rĂ©seaux sociaux les jeunes de moins de 15 ans. Sous couvert de protection des mineur·es, ce texte imposerait Ă toute personne souhaitant accĂ©der Ă ces plateformes de prouver leur Ăąge. DerriĂšre cette vĂ©rification dâĂąge se cache en fait un contrĂŽle dâidentitĂ©, que la France et la Commission europĂ©enne poussent chacune de leur cotĂ© pour le gĂ©nĂ©raliser Ă lâĂ©chelle de lâUnion europĂ©enne. Avec comme consĂ©quence une remise en cause toujours plus grande du droit Ă lâanonymat en ligne.**
## Un mouvement global dâinterdiction des rĂ©seaux sociaux aux jeunes
Ce nâest pas la premiĂšre fois que des dirigeants essayent dâintroduire une vĂ©rification dâĂąge sur internet. En France, les contenus pornographiques ne doivent pas ĂȘtre accessibles aux mineur·es. Jusquâen 2020, les plateformes pornographiques demandaient aux internautes une auto-dĂ©claration, câest-Ă -dire de cliquer sur un bouton « Jâai plus de 18 ans ». Puis, une loi de 2020 a prĂ©cisĂ© que cette auto-dĂ©claration nâĂ©tait pas suffisante. Cette loi nâa toutefois jamais Ă©tĂ© appliquĂ©e faute de possibilitĂ©s techniques. Autre tentative en 2023, la loi Marcangeli, a voulu crĂ©er un systĂšme dâautorisation parentale avant quâun·e mineur·e de moins de 15 ans puisse se crĂ©er un compte sur un rĂ©seau social. Mais cette loi non plus nâest jamais entrĂ©e en application car le lĂ©gislateur, doutant fortement de sa conformitĂ© au droit de lâUE, a conditionnĂ© son application Ă un feu vert de la Commission europĂ©enne qui nâest jamais arrivĂ©.
Puis, en 2024, la loi dite « SREN » (pour « sĂ©curiser et rĂ©guler lâespace numĂ©rique ») a changĂ© la donne. Depuis cette loi, les plateformes proposant du contenu pornographique doivent vĂ©rifier lâĂąge des internautes, une auto-dĂ©claration ne suffisant plus. Surtout, depuis cette loi, lorsquâune plateforme ne vĂ©rifie pas lâĂąge des internautes, ce nâest plus la justice qui dĂ©cide de la sanction (une censure et une amende), mais lâArcom, lâautoritĂ© administrative chargĂ©e, entre autres, de rĂ©guler la tĂ©lĂ©vision. La loi SREN est donc la premiĂšre loi Ă rĂ©ellement imposer une vĂ©rification dâĂąge en ligne, pour lâinstant cantonnĂ©e aux contenus pornographiques (mĂȘme si le ministre du numĂ©rique de lâĂ©poque, Jean-NoĂ«l Barrot, se rĂȘvait lâimposer aussi aux rĂ©seaux sociaux).
En dehors de la France, nous assistons Ă©galement Ă un mouvement gĂ©nĂ©ral dâinterdiction des rĂ©seaux sociaux aux mineur·es. Au niveau de lâUnion europĂ©enne dâabord, rappelez-vous du rĂšglement Chat Control qui voulait imposer de scanner les correspondances Ă©changĂ©es sur les messageries chiffrĂ©es. Si ce volet a certes Ă©tĂ© repoussĂ© en raison de lâabsence croissante de soutien des Ătats membres et du Parlement europĂ©en, le texte comporte toujours une obligation faites aux magasins dâapplication (Apple Store, Google Play, Microsoft Store, etc.) dâempĂȘcher leurs utilisateur·rices de tĂ©lĂ©charger certaines applications si ils ou elles sont mineur·es. Aux Ătats-Unis, la moitiĂ© des Ătats obligent les sites pornographiques Ă vĂ©rifier lâĂąge de leurs utilisateur·rices. La Grande-Bretagne est mĂȘme allĂ©e plus loin, puisque depuis lâĂ©tĂ© 2025 et lâentrĂ©e en application de lâOnline Safety Act, ce sont tous les contenus dits « _harmful_ » (_dangereux_) qui doivent ĂȘtre cachĂ©s derriĂšre des systĂšmes de vĂ©rification dâĂąge (une notion particuliĂšrement floue qui a conduit au blocage de contenus sur le gĂ©nocide Ă Gaza ou sur la guerre en Ukraine). LâAustralie Ă©galement sâest lancĂ©e dans la course Ă lâĂ©chalote de la vĂ©rification dâĂąge sur les rĂ©seaux sociaux : depuis fin 2025, une loi interdit aux mineur·es de moins de 16 ans dâavoir un compte sur un rĂ©seau social. Mais, de lâaveu mĂȘme du rĂ©gulateur australien, cette loi nâempĂȘche cependant pas les deux-tiers des mineur·es concerné·es de rĂ©ussir Ă contourner lâinterdiction. La course est Ă©galement lancĂ©e au sein des pays europĂ©ens. LâEspagne, lâAutriche, la GrĂšce, la partie flamande de la Belgique, ou encore le Danemark ont annoncĂ© leurs lois pour interdire aux mineur·es lâaccĂšs aux rĂ©seaux sociaux. Le chancelier allemand est Ă©galement favorable Ă une telle mesure.
## Ă Paris comme Ă Bruxelles, la volontĂ© de bannir les mineur·es dâinternet
CĂŽtĂ© français, lâattaque vient du gouvernement et de son groupe parlementaire, appuyĂ© par la droite et une partie de la gauche. **Fin 2025, la dĂ©putĂ©e EPR Laure Miller prĂ©sentait uneproposition de loi visant Ă interdire lâaccĂšs aux rĂ©seaux sociaux aux mineur·es de moins de 15 ans**. La version initiale du texte prĂ©voyait mĂȘme lâinstauration dâun « couvre-feu » numĂ©rique pour les mineur·es, qui nâest pas sans rappeler une mesure similaire en vigueur depuis 2019 en Chine et visant les services de jeux vidĂ©o en ligne.
Le gouvernement a rapidement fait sienne cette proposition de loi. Il lâa inscrite sur le temps parlementaire dĂ©diĂ© au gouvernement, a demandĂ© au Conseil dâĂtat un avis sur le texte, puis a enclenchĂ© la procĂ©dure accĂ©lĂ©rĂ©e pour quâil nây ait quâune seule lecture par lâAssemblĂ©e nationale et le SĂ©nat. Suite Ă lâavis trĂšs critique du Conseil dâĂtat, lâautrice de la proposition de loi a réécrit en partie son texte et a supprimĂ© le couvre-feu numĂ©rique. Puis, en sĂ©ance publique Ă lâAssemblĂ©e, le gouvernement a lui aussi réécrit le texte : **il a prĂ©fĂ©rĂ© instaurer une obligation de contrĂŽle dâĂąge pour tous les rĂ©seaux sociaux** , lĂ oĂč lâautrice de la proposition de loi suggĂ©rait plutĂŽt un systĂšme de liste oĂč seules les plateformes inscrites dessus par le gouvernement auraient dĂ» vĂ©rifier lâĂąge des internautes. Une fois votĂ© par lâAssemblĂ©e nationale, le texte est passĂ© au SĂ©nat, qui lâa validĂ© dans son principe mais en revenant Ă un systĂšme de liste, contre lâavis du gouvernement. Nous attendons dĂ©sormais que la commission mixte paritaire (CMP), qui rĂ©unit sept sĂ©nateur·ices et sept dĂ©puté·es, se rĂ©unisse pour se mettre dâaccord sur un texte commun que les deux chambres du Parlement voteraient ensuite dĂ©finitivement.
CĂŽtĂ© europĂ©en aussi, lâoffensive pour instaurer un contrĂŽle dâĂąge en ligne sâest accĂ©lĂ©rĂ©. **Mi-avril, la Commission europĂ©enne a, par la voix desa prĂ©sidente Ursula von der Leyen et de sa commissaire Ă la sociĂ©tĂ© numĂ©rique Henna Virkkunen, annoncĂ© le lancement dâune application de vĂ©rification dâĂąge**, qui Ă©tait en dĂ©veloppement depuis lâannĂ©e derniĂšre. Cette application nâest pas destinĂ©e Ă ĂȘtre directement utilisĂ©e par les internautes, mais sert de vitrine technique Ă destination des Ătats membres : lâobjectif est de montrer quâil est techniquement possible de faire de la vĂ©rification dâĂąge en ligne, afin de les inciter Ă suivre ce mouvement en leur offrant une « brique technique » clĂ© en main.
## « Double-anonymat », double-tromperie
Techniquement, lâapplication de la Commission europĂ©enne repose sur un concept cryptographique appelĂ© « ZKP », pour _zero knowledge proof_ , ou preuve Ă divulgation nulle de connaissance. **Il sâagit dâun concept en rĂ©alitĂ© trĂšs simple : une attestation dâĂąge est dĂ©livrĂ©e par un tiers de confiance**. Avec ce systĂšme, lorsquâune plateforme en ligne veut confirmer lâĂąge dâun internaute, elle va confier cette tĂąche Ă un tiers, câest-Ă -dire une entreprise sous-traitante qui, elle, procĂ©dera Ă la vĂ©rification dâĂąge pour le compte de la plateforme. ConcrĂštement, lâinternaute est redirigĂ© temporairement vers le site internet de ce tiers le temps de procĂ©der Ă la vĂ©rification dâĂąge. Ă lâissue du contrĂŽle, le tiers redirige lâinternaute vers le site internet quâil ou elle voulait initialement consulter, et transmet en mĂȘme temps Ă la plateforme un jeton signĂ© Ă©lectroniquement indiquant que lâinternaute a lâĂąge requis. En confiant la vĂ©rification dâĂąge Ă un tiers, le but est dâajouter une couche de confidentialitĂ© : la plateforme en ligne nâa pas connaissance des informations qui ont permis au tiers de faire cette vĂ©rification dâĂąge, et le tiers nâest pas censĂ© savoir Ă quoi sert lâattestation quâil dĂ©livre. Est-ce une bonne chose pour autant ? Absolument pas.
**Parce que ce systĂšme repose, par essence, sur un contrĂŽle dâidentitĂ©.** Pour vĂ©rifier lâĂąge dâune personne, il existe principalement deux techniques : la vĂ©rification des papiers dâidentitĂ© (lâinternaute prend en photo un titre dâidentitĂ© sur lequel sa date de naissance est visible) ou lâutilisation dâune identitĂ© numĂ©rique dâĂtat (par exemple, en France, en se connectant Ă lâaide de France Connect). Dans les deux cas, pour prouver son Ăąge, il faut ĂȘtre en capacitĂ© de prouver son identitĂ© civile. Ce contrĂŽle dâidentitĂ© nâest, certes, pas fait directement par la plateforme et celle-ci ne pourra pas connaĂźtre lâidentitĂ© rĂ©elle de lâinternaute (en thĂ©orie), mais il force malgrĂ© tout lâinternaute Ă divulguer son identitĂ© avant de pouvoir accĂ©der Ă un service en ligne. Certains sites utilisent une troisiĂšme technique pour vĂ©rifier lâĂąge qui nâimplique pas de connaĂźtre lâidentitĂ© civile de lâinternaute : il sâagit de la technique dâestimation dâĂąge (la personne prend son visage en vidĂ©o et un traitement biomĂ©trique estime, Ă la grosse louche, lâĂąge de la personne), mais cette mĂ©thode est notoirement dĂ©faillante1Câest pour cette raison que la CNIL lâa interdite pour les bureaux de tabac., notamment parce quâil ne sera jamais possible de faire coĂŻncider une rĂ©alitĂ© juridique (lâĂąge, calculĂ© de la mĂȘme maniĂšre pour tous·tes, qui ouvre des droits) avec une rĂ©alitĂ© biologique (chaque personne vieillit diffĂ©remment)2Il existe dâautres techniques pour faire de la vĂ©rification dâĂąge : obliger lâinternaute Ă effectuer un paiement avec une carte bancaire (ce qui ne fonctionne pas si les mineur·es ont accĂšs Ă ce moyen de paiement), analyser le comportement de navigation (câest-Ă -dire quâune machine espionne la navigation dâun internaute pour dire si cela correspond Ă un·e mineur·e ou pas), ou analyser la forme de la main (au lieu du visage). Mais ces technologies, en plus dâĂȘtre pour certaines inapplicables en pratique ou de constituer une surveillance vraiment disproportionnĂ©e, sont particuliĂšrement imprĂ©cises et, de ce fait, leur usage reste aujourdâhui marginal.. En raison de leur absence de fiabilitĂ©3Une rĂ©cente Ă©tude britannique vient par exemple de mettre en Ă©vidence le fait que se dessiner une moustache sur le visage peut permettre de tromper le systĂšme. Le media Next a Ă©galement mis en Ă©vidence le fait que des vidĂ©os issues de banques dâimages sont validĂ©es par certains dispositifs dâestimation dâĂąge., on peut sâattendre Ă ce que la technique dâestimation dâĂąge soit progressivement exclue pour vĂ©rifier lâĂąge en ligne.
Ainsi, contrairement Ă ce quâaffirme la prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, **la technique du ZKP nâest aucunement une maniĂšre « _complĂštement anonyme_ » de prouver son Ăąge**. Il ne sâagit pas dâune opĂ©ration indolore puisque **tous·tes les internautes souhaitant accĂ©der Ă un rĂ©seau social devront prĂ©senter leur identitĂ© Ă ce tiers** : pour empĂȘcher les mineur·es dâaccĂ©der Ă des rĂ©seaux sociaux il faut bien entendu contrĂŽler lâĂąge de toute personne voulant se faire un compte, et donc leur identitĂ©.
En France, la guerre des mots va encore plus loin puisque les pouvoirs publics parlent mĂȘme de « double-anonymat », laissant penser que la technique du ZKP permettrait dâoffrir deux fois plus dâanonymat. Cet Ă©lĂ©ment de langage a notamment Ă©tĂ© mobilisĂ© Ă partir de 2023 par Jean-NoĂ«l Barrot, alors ministre du numĂ©rique qui planchait sur la loi SREN. Câest ensuite la CNIL qui a adoptĂ© ce terme dans une Ă©tude technique. Enfin, lâArcom a suivi le mouvement dans son rĂ©fĂ©rentiel des techniques utilisables pour procĂ©der Ă la vĂ©rification dâĂąge dans le cadre de la loi SREN. **Redisons-le : le « double-anonymat » nâoffre aucun anonymat**. Au mieux, il offre une Ă©tanchĂ©itĂ© des donnĂ©es entre la plateforme qui exige une preuve dâĂąge et le tiers vĂ©rificateur dâĂąge. Mais câest Ă la condition que ce cloisonnement soit techniquement correctement rĂ©alisĂ©, ce qui nâest pas toujours le cas : en 2025, AI Forensics rĂ©vĂ©lait que AgeGo, une entreprise vĂ©rifiant lâĂąge pour de nombreux sites pornographiques, collectait lâURL complĂšte de la vidĂ©o que lâinternaute souhaitait consulter, foulant ainsi aux pieds la promesse technologique de cloisonnement. AprĂšs lâenquĂȘte de AI Forensics, lâentreprise a limitĂ© les donnĂ©es collectĂ©es et connaĂźt « seulement » le site auquel lâinternaute souhaite accĂ©der.
De plus, **la vĂ©rification dâĂąge mettra de cĂŽtĂ© bon nombre de personnes, et pas seulement les mineur·es**. Et le fait que ce contrĂŽle dâidentitĂ© soit effectuĂ© par un tiers ne rĂ©soudra pas ce problĂšme. En particulier, les personnes qui nâont pas de carte dâidentitĂ©, par exemple certaines personnes migrantes, seront exclues des plateformes qui dĂ©cideront de faire de la vĂ©rification de titres dâidentitĂ©. Celles qui ne maĂźtrisent pas assez bien la technologie et qui ne comprendront pas pourquoi elles doivent se prendre en selfie, alors quâelles veulent simplement voir les photos de vacances postĂ©es dans un groupe familial sur un rĂ©seau social, abandonneront lorsquâun service en ligne exigera une estimation dâĂąge. **Sans oublier que les personnes non-blanches, dĂ©jĂ victimes de systĂšmes automatisĂ©s pensĂ©s et testĂ©s par des ingĂ©nieurs blancs, seront encore plus discriminĂ©es par des systĂšmes qui reproduisent par nature les biais sexistes et racistes de nos sociĂ©tĂ©s**.
**Le rĂ©sultat sera que les internautes seront face Ă un dilemme : libertĂ© dâexpression ou vie privĂ©e**. Nous devrons, demain, choisir entre sacrifier notre vie privĂ©e pour nous exprimer en ligne, ou bien abandonner notre libertĂ© dâexpression pour nous protĂ©ger de fuites de donnĂ©es qui arriveront nĂ©cessairement, Ă lâimage de ce qui sâest passĂ© pour 70 000 utilisateur·rices de Discord. Et ce nâest pas le « double-anonymat » qui changera cela.
## Un systÚme illégal
Il y a pas que la structure technique qui est bancale : la justification juridique pour pousser lâoutil dans lâUnion europĂ©enne lâest tout autant. Dans lâUE, le Digital Services Act (DSA, ou « rĂšglement sur les services numĂ©riques ») est le principal texte qui rĂ©gule les plateformes en ligne. Il comporte Ă son article 28 une obligation faite aux plateformes de prendre des mesures pour garantir aux mineur·es « _un niveau Ă©levĂ© de protection de la vie privĂ©e, de sĂ»retĂ© et de sĂ©curitĂ© des mineurs sur leur service_ ». Autrement dit, **le DSA impose aux plateformes de rendre leur espace en ligne sĂ»r, pour que les mineur·es puissent utiliser leurs services en toute sĂ©curitĂ©** , par exemple avec des rĂšgles de modĂ©ration particuliĂšres ou des paramĂštres de confidentialitĂ© restreints par dĂ©faut.
Pourtant, pour faire passer leur vĂ©rification dâĂąge, la France et la Commission europĂ©enne se basent sur une interprĂ©tation farfelue de cet article 28. La Commission estime en effet que ce texte permettrait dâimposer une obligation de vĂ©rification dâĂąge pour empĂȘcher les mineur·es dâaccĂ©der Ă certaines plateformes. Il sâagit pourtant lĂ dâune interprĂ©tation contraire Ă lâesprit de cet article : empĂȘcher les mineur·es dâaccĂ©der Ă un rĂ©seau social, ce nâest pas leur offrir un espace en ligne sĂ»r, câest les exclure dâun lieu.
Encore plus Ă©clairant : le paragraphe 3 de lâarticle 28 du DSA prĂ©cise quâil « _nâimpose pas aux fournisseurs de plateformes en ligne de traiter des donnĂ©es Ă caractĂšre personnel supplĂ©mentaires afin de dĂ©terminer si le destinataire du service est un mineur_ ». Une obligation de vĂ©rification dâĂąge consiste pourtant en lâinverse : câest obliger une plateforme Ă traiter des donnĂ©es de tout le monde (mĂȘme si cela se fait _via_ un tiers), pour exclure les mineur·es.
Lâarticle 28 du DSA est donc dĂ©tournĂ© et ne constitue pas une base juridique suffisante en droit de lâUE pour imposer cette vĂ©rification dâĂąge, contrairement Ă ce que dĂ©fend la Commission. Et puisque le droit de lâUE exige Ă©galement que la rĂ©gulation des plateformes en ligne se fasse en principe Ă lâĂ©chelle europĂ©enne (on appelle cela le « domaine coordonnĂ© »), cela veut dire que les Ătats membres ne peuvent pas agir pour autant Ă leur niveau.
Une affaire en cours de jugement devant la Cour de justice de lâUnion europĂ©enne (CJUE) et qui concerne lâobligation de vĂ©rification dâĂąge imposĂ©e en France pour les contenus pornographiques par la loi SREN vient rappeler ce principe. Dans cette affaire, la loi SREN est accusĂ©e de ne pas respecter le domaine coordonnĂ©. Or, lâavocat gĂ©nĂ©ral (le juge chargĂ© dâĂ©clairer la juridiction, mĂȘme si cette derniĂšre nâest pas liĂ©e par ses conclusions) a sĂ©rieusement mis en doute la conformitĂ© de la loi française au droit de lâUnion4Câest aussi ce que nous disions dĂšs les dĂ©bats lĂ©gislatifs français.. **Si la Cour suivait ce raisonnement, câest tout un pan de la vĂ©rification dâĂąge qui tomberait car la France nâa aucune libertĂ© dâagir** 5La position de lâavocat gĂ©nĂ©ral nâest pas nouvelle puisque la CJUE avait dĂ©jĂ rappelĂ© Ă lâordre lâAutriche en 2023 pour cette mĂȘme raison : un Ătat membre ne peut lĂ©gifĂ©rer dans son coin en matiĂšre de rĂ©gulation des contenus en ligne.. Câest peut-ĂȘtre en raison de ces incertitudes juridiques que la Commission vient tout juste de laisser entendre quâelle est en train de travailler sur un projet de rĂšglement europĂ©en pour permettre explicitement aux Ătats membres dâimposer une vĂ©rification dâĂąge.
Au-delĂ de la coordination entre droit national et droit de lâUE, il ne faut pas oublier pour autant quâune vĂ©rification dâidentitĂ© porte une atteinte extrĂȘmement grave Ă la libertĂ© dâexpression et au droit au respect de la vie privĂ©e, et quâune loi europĂ©enne ne changera rien Ă cela. Rappelons que **le principe sur internet est lâanonymat** : contrairement Ă une croyance que se plaisent Ă rĂ©pandre les autoritĂ©s, il existe bel et bien un droit Ă lâanonymat en ligne, entendu comme le droit de ne pas faire lâobjet dâune surveillance lorsquâon navigue sur internet. Ainsi, la directive e-commerce (qui a prĂ©cĂ©dĂ© le DSA mais qui est toujours en vigueur) rappelle que le principe est « _lâutilisation anonyme de rĂ©seaux ouverts tels quâInternet_ ». Pour la CJUE, cela signifie que « _les utilisateurs des moyens de communications Ă©lectroniques sont en droit de sâattendre, en principe, Ă ce que leurs communications et les donnĂ©es y affĂ©rentes restent, en lâabsence de leur consentement, anonymes et ne puissent pas faire lâobjet dâun enregistrement._ » La Cour europĂ©enne des droits de lâHomme (CEDH) partage cet avis en rattachant ce principe Ă la libertĂ© dâexpression. Or, **exiger dâune personne quâelle justifie son identitĂ© avant de pouvoir sâexprimer en ligne, câest lâexact opposĂ© de lâanonymat : câest lâidentification prĂ©alable Ă lâutilisation dâune plateforme**.
## Les Ătats contre lâinternet artisanal
Nâoublions pas que lâidĂ©e de contrĂŽler lâidentitĂ© des internautes pour bannir les mineur·es vient du fait que le danger des plateformes commerciales est de plus en plus largement admis et que la lĂ©gislation actuelle se montre insuffisante. En 2025, Amnesty International dĂ©nonçait le fait que lâalgorithme de Tiktok mettait en avant pour les adolescent·es des contenus relatifs au suicide (attention, le rapport dâAmnesty International est difficile Ă lire). Mais les dangers de ces plateformes ne sont pas limitĂ©s aux plus jeunes, dâailleurs parfois mieux outillĂ©s que les adultes face Ă ces problĂšmes. Depuis son rachat par le milliardaire nĂ©o-nazi Elon Musk, X est devenu un lieu dâinfluence de lâextrĂȘme droite et son algorithme sert Ă la manipulation politique (ce qui a poussĂ© le parquet de Paris Ă demander la mise en examen de la sociĂ©tĂ© X, de son ancienne directrice gĂ©nĂ©rale Linda Yaccarino et dâElon Musk). Cette annĂ©e, Meta et Google ont Ă©tĂ© condamnĂ©s aux Ătats-Unis en raison des dangers de leurs algorithmes de recommandation fondĂ©s sur des mĂ©canismes dâaddiction. Il ne sâagit-lĂ que des exemples les plus rĂ©cents du danger, y compris pour les adultes et nos dĂ©mocraties, des rĂ©seaux sociaux commerciaux.
Et la rĂ©action des Ătats ? Bannir les mineur·es pour faire semblant dâagir mais ne surtout pas sâattaquer au fond du problĂšme quâest le modĂšle Ă©conomique de ces rĂ©seaux sociaux. Parce quâil sâagit dâentreprises commerciales dont lâobjectif est de maximiser le profit, les rĂ©seaux sociaux commerciaux se rĂ©munĂšrent sur la publicitĂ© en ligne. Il faut donc non seulement que les publicitĂ©s affichĂ©es soient le plus ciblĂ©es possible (cela nĂ©cessite donc une surveillance la plus intrusive possible), mais il faut Ă©galement en afficher le plus possible. Plus les personnes restent longtemps sur une plateforme, plus elles verront de publicitĂ©s. Câest pour cela que **les rĂ©seaux sociaux commerciaux essaient de susciter lâaddiction** , avec des interfaces conçues Ă cette fin (par exemple par le _doom scroling_ , câest-Ă -dire un fil dâactualitĂ©s qui ne finit jamais) et des contenus haineux qui feront rĂ©agir.
Ă lâinverse, **ce nâest pas pour rien quâil nâexiste pas dâalgorithme de recommandation sur les rĂ©seaux sociaux fĂ©dĂ©rĂ©s tels que Mastodon : lâalgorithme, câest vous**. Ce qui importe dans les rĂ©seaux sociaux non commerciaux, câest la qualitĂ© de la discussion, pas la capitalisation boursiĂšre et les dividendes. Lâhumain·e est au centre des prĂ©occupations de ces rĂ©seaux, pas le fait de savoir comment optimiser au mieux avec une IA les retombĂ©es Ă©conomiques. Et pourtant, ces rĂ©seaux sociaux non commerciaux sont mis en danger par les obligations de vĂ©rification dâĂąge.
Dans le texte votĂ© par lâAssemblĂ©e tel quâissu de la réécriture faite par le gouvernement, tout « _service de rĂ©seaux sociaux en ligne_ » Ă lâexception des encyclopĂ©dies en ligne et des forges logicielles devra vĂ©rifier lâĂąge de ses utilisateur·rices. **Aucune taille minimale nâest exigĂ©e, ni aucune caractĂ©ristique autre quâĂȘtre un « service de rĂ©seaux sociaux en ligne »** 6Câest un autre texte europĂ©en, le Digital Markets Act (DMA, rĂšglement sur les marchĂ©s numĂ©riques), qui dĂ©finit cette notion : il sâagit dâ« _une plateforme permettant aux utilisateurs finaux de se connecter ainsi que de communiquer entre eux, de partager des contenus et de dĂ©couvrir dâautres utilisateurs et dâautres contenus, sur plusieurs appareils et, en particulier, au moyen de conversations en ligne (chats), de publications (posts), de vidĂ©os et de recommandations_ ».. Le champ dâapplication particuliĂšrement large de la proposition de loi française signifie que **toute plateforme permettant de se crĂ©er un compte puis de communiquer sera concernĂ©e, incluant donc les rĂ©seaux sociaux interopĂ©rables tels quâune instance Mastodon ou Peertube**.
Cette proposition de loi pose donc un sĂ©rieux problĂšme pour lâinternet que nous voulons dĂ©fendre : contrĂŽler lâidentitĂ© des internautes est incompatible avec les valeurs que dĂ©fendent les petits rĂ©seaux sociaux dĂ©centralisĂ©s. Elle offre une rĂ©ponse inadaptĂ©e Ă un problĂšme issu du mode de fonctionnement des rĂ©seaux sociaux commerciaux quâon ne retrouve pas ailleurs. Câest lâinternet artisanal, dĂ©centralisĂ©, fabriquĂ© humainement de bric et de broc, qui est mis en danger.
**La vĂ©rification dâĂąge et le contrĂŽle dâidentitĂ© quâelle implique sont la traduction dâune vision autoritariste de la rĂ©gulation des contenus en ligne et dâune dĂ©fiance envers les jeunes. Ces politiques ne peuvent mener quâĂ plus dâarbitraire et de censure, comme ce fut le cas au moment desrĂ©voltes suite Ă la mort de Nahel Merzouk, ou du blocage de Tiktok en Nouvelle-CalĂ©donie. La suite autoritaire logique Ă cette proposition de loi est dĂ©jĂ connue : aprĂšs les rĂ©seaux sociaux, le gouvernement compte forcer les fournisseurs de VPN (principal outil pour contourner les mesures de vĂ©rification dâĂąge) Ă procĂ©der Ă leur tour Ă une vĂ©rification dâĂąge. Pourtant, une autre rĂ©ponse que le contrĂŽle et la surveillance existe : forcer les plateformes Ă changer leur mode de fonctionnement, remettre en question le contrĂŽle quâelles exercent sur leurs communautĂ©s en les forçant Ă sâouvrir, grĂące Ă lâinteropĂ©rabilitĂ©. Alors pour nous aider Ă continuer la lutte, vous pouvez nous aider par un don.**
References[+]
References â1 | Câest pour cette raison que la CNIL lâa interdite pour les bureaux de tabac.
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â2 | Il existe dâautres techniques pour faire de la vĂ©rification dâĂąge : obliger lâinternaute Ă effectuer un paiement avec une carte bancaire (ce qui ne fonctionne pas si les mineur·es ont accĂšs Ă ce moyen de paiement), analyser le comportement de navigation (câest-Ă -dire quâune machine espionne la navigation dâun internaute pour dire si cela correspond Ă un·e mineur·e ou pas), ou analyser la forme de la main (au lieu du visage). Mais ces technologies, en plus dâĂȘtre pour certaines inapplicables en pratique ou de constituer une surveillance vraiment disproportionnĂ©e, sont particuliĂšrement imprĂ©cises et, de ce fait, leur usage reste aujourdâhui marginal.
â3 | Une rĂ©cente Ă©tude britannique vient par exemple de mettre en Ă©vidence le fait que se dessiner une moustache sur le visage peut permettre de tromper le systĂšme. Le media Next a Ă©galement mis en Ă©vidence le fait que des vidĂ©os issues de banques dâimages sont validĂ©es par certains dispositifs dâestimation dâĂąge.
â4 | Câest aussi ce que nous disions dĂšs les dĂ©bats lĂ©gislatifs français.
â5 | La position de lâavocat gĂ©nĂ©ral nâest pas nouvelle puisque la CJUE avait dĂ©jĂ rappelĂ© Ă lâordre lâAutriche en 2023 pour cette mĂȘme raison : un Ătat membre ne peut lĂ©gifĂ©rer dans son coin en matiĂšre de rĂ©gulation des contenus en ligne.
â6 | Câest un autre texte europĂ©en, le Digital Markets Act (DMA, rĂšglement sur les marchĂ©s numĂ©riques), qui dĂ©finit cette notion : il sâagit dâ« _une plateforme permettant aux utilisateurs finaux de se connecter ainsi que de communiquer entre eux, de partager des contenus et de dĂ©couvrir dâautres utilisateurs et dâautres contenus, sur plusieurs appareils et, en particulier, au moyen de conversations en ligne (chats), de publications (posts), de vidĂ©os et de recommandations_ ». https://www.laquadrature.net/2026/05/21/derriere-la-verification-dage-sur-les-reseaux-sociaux-la-generalisation-du-controle-didentite-en-ligne/