loading . . . De la compatibilité entre déterminisme social et liberté individuelle ## Le paradoxe de la détermination sociale
On pourrait être vus, sous le prisme de la sociologie, comme les pions d'une machine sociale qui détermine entièrement notre destin. Pourtant la machine ne détermine pas la nature variable des pions qu'elle manipule ni leur distribution. Elle sélectionne seulement ceux qui conviennent pour certains postes ou emplois et rejettent les autres dans d'autres voies. Elle canalise et structure les masses et les flux plus qu'elle ne détermine les individus particuliers qui y sont pris. D'où ce paradoxe : chaque individu peut légitimement croire que sa destinée lui est propre, qu'il a décidé de ce qu'il serait, de la place à occuper dans le monde social, en fonction de ce que sa nature psycho-biologique lui donnait, c'est-à-dire que la société ne l'a pas réellement construit à partir de rien, mais lui a seulement offert des possibilités (certes limitées par sa position de départ) qu'il a sélectionné de son plein gré. Il a parfaitement raison, au sens où la société ne change pas profondément la nature biologique qui sous-tend la psychologie des individus, en tout cas pas à court terme, et celle-ci détermine en partie leur devenir.
Et pourtant, c'est là le paradoxe, il est toujours possible aux autres d'interpréter rétrospectivement notre destin propre comme ayant été tracé par des contingences sociales, de nous regarder comme un pur produit de notre culture, de notre classe ou de notre statut, comme un pion dans la machine valant n'importe quel autre. C'est qu'il peut leur être parfois facile de prédire notre comportement sur la simple base d'une connaissance de notre position dans la société, sans nous connaître _nous_ en particulier : on expliquera par exemple qu'une directrice d'entreprise vote à droite simplement par le fait qu'elle est directrice d'entreprise et qu'elle a donc certains intérêts de classe, ou qu'elle est plus exposée à certaines idées et à certaines sources d'information de par son milieu, ou que je vote à gauche parce que je suis universitaire, et l'on se trompera assez rarement dans nos prédictions.
Ce genre de prédiction est possible car les voies que l'on choisit en fonction de notre personnalité, celle de voter à gauche ou à droite dans une démocratie, de devenir entrepreneur ou bien universitaire (si elles s'offrent à nous du moins), et les dispositions associées comme celle d'être plus ou moins exposé à certaines sources d'information, n'ont pas été dessinées par la nature ou par la biologie, ni par les acteurs eux-mêmes qui les empruntent, mais par une histoire humaine contingente, celle des institutions, des idées, des valeurs et idéologies, des rapports entre communautés. Or, une fois qu'on choisit d'emprunter certaines voies parmi celles qui nous sont offertes, on doit bien les suivre. On ne dessine pas le paysage dans lequel on évolue. On s'y adapte. Reste que du point de vue d'une personne particulière, ce n'est ni un hasard, ni une nécessité externe si elle, et elle en particulier, est arrivée là où elle est et si elle vote à gauche ou à droite : c'est le fait de convictions ou valeurs et d'une série de choix personnels, éléments tous liés entre eux, peut-être renforcés par la manière dont les choses ont évolué à la suite de ces choix, mais qui dépendent essentiellement, au départ, d'une individualité propre.
En effet, l'idée que notre personnalité, dont dépendent nos choix et préférences et donc notre destin, soit déterminée par notre environnement social est à mon sens en grande partie un mythe : on trouve dans les mêmes cultures, dans les mêmes milieux et même au sein des mêmes familles des personnalités très différentes, et on trouve dans n'importe quel milieux un éventail de personnalités similaire à celui qu'on trouve dans les autres. Ceci me laisse penser que la psychologie dépend en grande partie de contingences naturelles variables, biologiques ou génétiques en particulier, qui constituent les individus et qu'ils s'approprient au cours de leur développement, et si l'expérience forge aussi la personnalité, elle est en assez grande partie fonction des choix qu'on prend et donc de notre personnalité, ou quand elle ne l'est pas, la manière dont on s'approprie cette expérience au moins l'est.
Cette supposition, que la psychologie individuelle est largement indépendante de la société et que les individus sont libres de choisir leur destin parmi les possibilités qui leur sont offertes (au sens minimal où ils sont essentiellement mus par des facteurs internes contingents) n'invalide pas pour autant la lecture sociologique. On peut mieux comprendre comment ces deux points de vue apparemment contradictoires sont finalement compatibles, complémentaires même, et comment ils s'articulent en se penchant sur la notion d'explication.
## Explications et arrières plans
Une explication peut s'analyser comme un énoncé contrefactuel ("c'est parce que je suis [riche/extraverti/créatif...] que j'ai eu ce destin" peut se paraphraser en "si je n''avais pas été [riche/extraverti/créatif...], j'aurais eu un autre destin"). Et tout énoncé contrefactuel suppose un arrière plan conventionnellement tenu pour fixe dans toutes les alternatives possibles que l'on considère. Par exemple, il est tenu pour acquis, au moment d'expliquer pourquoi il y a eu un incendie par un court circuit près d'un matériau inflammable, que l'air contient de l'oxygène (sauf à vouloir donner une explication chimique bien trop détaillée pour expliquer ce cas particulier), mais la présence ou non du matériau inflammable est une variable explicative, variable au sens où elle _aurait pu_ avoir une valeur différente, et c'est le fait qu'elle ait eu celle-ci qui explique donc. Si par contre on veut expliquer, dans un cours de chimie, pourquoi les court-circuits en général peuvent enflammer les matériaux, alors on tiendra pour fixe la présence d'un court circuit et celle d'un matériau inflammable et l'on considérera d'autres variables microscopiques explicatives, y compris la présence d'oxygène. C'est une question de focalisation. Dans tous les cas, l'arrière plan est pour ainsi dire privé par simple décret de tout pouvoir explicatif : on l'oublie pour nous concentrer sur ce qui nous importe, ce n'est pas ça qui explique, ça constitue l'environnement, tenu pour acquis, dans lequel l'explication et ses objets prennent place.
Ce sont ces conventions délibérées, ces décrets fixant (explicitement ou non) l'arrière plan de l'explication, qui déterminent le "prisme" que l'on adopte, psychologique, biologique, chimique ou sociologique par exemple (l'arrière plan contient en fait tout ce qui est extérieur au champ d'étude considéré, mais prérequis pour l'existence même de ce champ, et il en abstrait les variations comme un simple "bruit"). Ces décrets ne sont toutefois pas entièrement arbitraires, au sens où un arrière plan doit jouir d'une relative robustesse vis-à-vis des objets du champ étudié, c'est à dire que ces objets ne modifient pas fondamentalement leur environnement, en tout cas pas à court terme, et où les variables explicatives du champ en sont assez largement indépendantes, c'est-à-dire que l'environnement lui-même ne fixe pas ou assez peu ces variables (l'oxygène de l'air ne détermine pas qu'il y ait un court circuit ou non). Quand c'est le cas, on peut donc recourrir à l'idéalisation suivant laquelle l'environnement est strictement indépendant de nos objets.
Du point de vue de l'explication individuelle ou psychologique, la société est cet arrière plan, le paysage dans lequel on évolue, notre environnement naturel pour ainsi dire, le prérequis de notre existence comme être social, le relief dans lequel les fluides s'écoulent et dans lequel on suit les courants. Ce paysage social ne nous constitue pas dans nos particuliarités individuelles (seulement au mieux dans notre nature partagée d'être social) : il nous est externe. On y débarque en un certain lieu, et on le parcourt ensuite plus ou moins librement en fonction de qui nous sommes (de notre individualité psycho-biologique) et des courants auxquels on est confronté. Ainsi on peut expliquer notre trajectoire par certaines décisions, _tenant pour fixe le paysage social_ : si l'on n'avait pas préféré ceci, on se serait retrouvé ailleurs, on aurait fait autre chose, donc ce sont nos préférences qui expliquent notre destin.
Ici, c'est la nature individuelle, tenue pour variable, qui joue le principal rôle explicatif, quand le monde social, tenu pour fixe, est privé par principe de tout rôle dans l'explication au même titre que l'oxygène de l'air dans le cas de l'incendie. L'individu est libre, au sens où sa nature interne contingente plutôt que des contraintes sociales externes déterminent son évolution. Et l'explication est parfaitement légitime, du fait de la robustesse de cet arrière plan social et de indépendance des variables explicatives.
Le paysage social est robuste au sens où si l'on n'emprunte pas certaines voies, d'autres le feront à notre place, par la force des grands nombres, si bien que le relief et ses courants, forgés par l'histoire, ne dépendent pas vraiment de décisions individuelles. En tout cas, pas à court terme. On ne modifie jamais très profondément notre environnement social (en tout cas jamais seul). Et réciproquement, les aspects qu'on considère variables explicatives, comme nos préférences psychologiques, en sont largement indépendants, puisque des personnalités diverses naissent dans toutes les régions du monde social. Tout ceci est vrai au moins en un sens idéalisé, comme quand un physicien néglige les frottements de l'air.
De par cette robustesse et cette indépendance, l'explication individuelle ou psychologique a toute sa légitimité. En ce sens, nous sommes libres, maîtres de nos destins, plutôt que socialement déterminés.
## L'explication sociale
Changeons maintenant de focale. Prenons le point de vue de quelqu'un d'extérieur qui ignore qui nous sommes, qui nous rencontre en un certain lieu, doté d'un certain statut associé à notre position dans la société, mais pour qui nous sommes au fond interchangeable avec tout autre personne se situant au même lieu, dans la même position sociale. Et adoptons un prisme sociologique en nous intéressant précisément au paysage social lui-même et aux flux qu'il génère. Alors ce paysage n'est plus un arrière plan fixe, mais un objet aux caractéristiques variables, dont on considère qu'il aurait pu en principe être différent, et il nous intéresse de savoir comment ces différences auraient affecté le destin des individus.
Dans ce nouveau cadre, c'est maintenant notre nature psycho-biologique qui constituera l'arrière plan fixe, ou plutôt les caractéristiques psycho-biologiques typiques des personnes étant arrivées où nous sommes, et plus généralement la répartition de ces caractéristiques dans le paysage social, qui dépend essentiellement de prédispositions à suivre telle ou telle voie (pour caricaturer, les travailleurs sociaux sont en général des gens altruistes, les comptables en général des gens organisés, etc., et dans une société, on trouve tout type de personnes). Ces aspects d'ordre psychologique n'entrent plus en compte dans l'explication, ils sont "hors champ", en constituent l'environnement ou l'arrière plan, le pré-requis à l'existence de notre société, par le simple fait qu'on adopte un prisme sociologique.
On pourra produire des explications dans ce cadre, et prédire des choses, car connaître à la fois le paysage et la position sociale d'une personne quelconque permet de deviner avec une assez grande fiabilité (au moins statistique) le comportement et la trajectoire future de cette personne, sans avoir à connaître sa nature psychologique : il suffit de suivre les flux, de repérer les régularités, d'établir des liens (entre le métier et le vote par exemple) qui, d'un point de vue plus englobant, font sans doute figure de racourcis (car les ressorts psychologiques qui les sous-tendent sont relégués à l'arrière-plan), mais n'en restent pas moins valides. On peut alors imaginer des variations du paysage social, considérer des conditions contrefactuelles, pour expliquer divers phénomènes : si les rapports historiques entre communautés avaient été différents, les personnes ayant certaines positions auraient agit différemment, etc. Voire même : si j'étais né dans un autre milieu (si le paysage avait été différent _pour moi_), j'aurais eu un autre destin.
C'est maintenant le paysage social qui explique le comportement et le destin des individus, au moins statistiquement. De quoi croire que chaque personne est un pur produit social. Mais il n'y a pas lieu de le croire, car du simple fait d'avoir changé d'arrière plan, d'avoir abstrait certaines choses comme relevant du "bruit", l'objet de l'explication est devenu différent : ce sont les flux et les régularités plutôt que les trajectoires individuelles. Il existe de multiples réalisations individuelles de ces flux, mais elles n'intéressent pas forcément la sociologie, en tout cas pas au-delà d'un certain niveau de détail, pas plus que les multiples façons dont un court circuit peut enflammer un matériau en présence d'oxygène à l'échelle moléculaire n'intéresse vraiment celui ou celle qui veut savoir pourquoi sa maison a pris feu.
Ce prisme explicatif sociologique est parfaitement légitime si l'on accepte que la répartition naturelle des caractéristiques psychologiques des individus est robuste vis-à-vis des contingences sociales, et qu'elle ne détermine pas ces contingences. Il est donc légitime de les abstraire de l'explication. La société n'affecte pas, en tout cas pas à court terme, cette répartition naturelle d'attributs psychologiques (même si on pourrait imaginer à long terme des effets de sélection sociale sur la biologie humaine : au moins des choses comme la tolérance au lactose semblent en relever). Et inversement, les variations possibles de nos structures sociales qui constituent ici nos variables explicatives ne sont pas déterminées par notre nature biologique ou par la prévalence des traits psychologiques, puisqu'on peut la supposer constante d'un contexte social à l'autre, mais par une histoire humaine et culturelle largement contingente. C'est de cette indépendance et de cette robustesse que l'explication sociale tire sa légitimité. Paradoxalement, si vraiment la position sociale affectait profondément la psychologie des individus, la sociologie ne pourrait se passer des concepts psychologiques (non seulement les affects qui traversent les acteurs, mais aussi leurs personalités, etc.) comme facteurs dans ses explications. Mais elle peut s'en passer. L'explication sociale est donc parfaitement légitime : le destin des individus dépend essentiellement des structures dans lesquelles ils s'insèrent, et qu'ils ne contrôlent pas; en ce sens, ces individus sont socialement déterminés.
On voit qu'il n'y a rien de contradictoire entre les deux prismes explicatifs. Le déterminisme social et la liberté individuelle sont compatibles, car les deux trouvent leur place dans des explications distinctes qui tiennent pour fixe ("hors champ") ou variable ("facteur pertinent") des éléments différents. https://personal.us.es/qruyant/blog/2026/06/de-la-compatibilite-entre-determinisme-social-et-liberte-individuelle