loading . . . Le paradoxe du rĂ©formisme â Robert Brenner **Archives RĂ©volutionnaires :** _Lâabandon par le NPD de ses fondements socialistes, le travail actif des directions syndicales pour maintenir la paix industrielle, les capitulations rĂ©currentes de QuĂ©bec solidaire face aux exigences du parlementarisme et du patronat, un Front commun historique qui laisse pourtant une masse considĂ©rable de travailleur·euse·s sur leur faim⊠Alors que les politiques nĂ©olibĂ©rales saccagent nos droits, lâenvironnement et nos conditions de vie, quâest-ce qui explique cette frilositĂ© _de plusieurs organisations de la gauche et du mouvement ouvrier_? Pourquoi, tout en prĂȘchant pour le rĂ©investissement dans le « filet social_ _»_ ,_ces organes puissants semblent parallĂšlement incapables dâobtenir gain de cause sur ces revendications ? Robert Brenner proposait dĂ©jĂ quelques pistes dâexplication en 1993, dans son article consacrĂ© aux bases idĂ©ologiques et aux dynamiques politiques du rĂ©formisme. Nous prĂ©sentons ici la traduction française de lâarticle, publiĂ©e initialement par la revue en ligne_PĂ©riode _._
_Robert Brenner (nĂ© en 1943) est un historien et un militant socialiste amĂ©ricain. Il est notamment membre du comitĂ© de rĂ©daction de la _New Left Review _. Lâarticle original est disponible dans la revue_ Against the Current _(no. 43, mars-avril 1993)._
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## Le paradoxe du réformisme
**La diffĂ©rence entre rĂ©forme et rĂ©volution nâest pas une question de programme. En rĂ©alitĂ©, le rĂ©formisme est incapable dâobtenir des rĂ©formes par son seul concours. Dans cette formation (1993) Ă destination des cadres de son organisation,_Solidarity_ , Robert Brenner dĂ©taille les raisons sociologiques de ce paradoxe, et en formule les consĂ©quences stratĂ©giques aux Ătats-Unis. Le rĂ©formisme est lâidĂ©ologie spontanĂ©e dâune couche sociale bien prĂ©cise : les permanents syndicaux et les politiciens sociaux-dĂ©mocrates. Pour Brenner, la social-dĂ©mocratie est une « forme de vie » Ă part entiĂšre dont les ressorts ne dĂ©pendent pas des dĂ©faites ou des victoires de la lutte des classes, mais de la nĂ©gociation syndicale ou des rĂ©sultats Ă©lectoraux. Il en rĂ©sulte que les rĂ©volutionnaires nâont pas Ă combattre des « programmes » rĂ©formistes, mais une orientation au sein de la lutte qui rend inĂ©vitable la dĂ©fense de lâordre Ă©tabli.**
On mâa demandĂ© de parler des leçons historiques des rĂ©volutions du XXe siĂšcle. Mais puisque notre intĂ©rĂȘt principal porte sur des enseignements qui puissent ĂȘtre pertinents pour le XXIe siĂšcle, je pense quâil est plus Ă propos de se pencher sur lâexpĂ©rience de la rĂ©forme et du rĂ©formisme. Le « rĂ©formisme » est bel et bien parmi nous, bien quâil ne se prĂ©sente que rarement sous cette appellation, prĂ©fĂšre se montrer sous un jour plus favorable. Il nâen demeure pas moins quâil sâagit de notre principal concurrent politique et nous devons par consĂ©quent mieux le comprendre. Pour commencer, il est clair que le rĂ©formisme ne se distingue _pas_ par son souci de mettre en place des rĂ©formes. Les rĂ©volutionnaires et les rĂ©formistes tentent tous deux de parvenir Ă des rĂ©formes. En effet, la lutte pour des rĂ©formes reste la principale prĂ©occupation des rĂ©volutionnaires. En rĂ©alitĂ©, les rĂ©formistes partagent notre programme en grande partie â câest du moins ce quâils prĂ©tendent. Ils sont pour des salaires plus Ă©levĂ©s, le plein emploi, un meilleur Ătat providence, des syndicats plus forts, et mĂȘme une forme de parti ouvrier.
Or, si nous souhaitons gagner les rĂ©formistes Ă notre politique, nous nây parviendrons pas en surenchĂ©rissant sur les propositions de leur programme. Nous ne pouvons gagner Ă nous les rĂ©formistes que par notre thĂ©orie (notre comprĂ©hension du monde) et, de façon plus importante encore, par notre mĂ©thode et notre pratique. Ce qui distingue au quotidien le rĂ©formisme, câest sa mĂ©thode politique et sa thĂ©orie, et non pas son programme. Pour le dire schĂ©matiquement, les rĂ©formistes considĂšrent que mĂȘme si lâĂ©conomie capitaliste tend dâelle-mĂȘme vers la crise, lâintervention Ă©tatique peut aider le capitalisme Ă atteindre un Ă©tat de stabilitĂ© et de croissance Ă long terme. Dâautre part, lâĂtat est pour eux un instrument qui peut ĂȘtre utilisĂ© par nâimporte quel groupe, y compris la classe ouvriĂšre, pour servir ses propres intĂ©rĂȘts.
Ces prĂ©misses permettent de comprendre toute la mĂ©thode et la stratĂ©gie des rĂ©formistes. Les travailleurs, les travailleuses et les opprimĂ©s devraient mettre toute leur Ă©nergie dans la lutte Ă©lectorale pour sâemparer du contrĂŽle de lâĂtat et mettre en place des lĂ©gislations visant Ă rĂ©guler le capitalisme et amĂ©liorer sur cette base leurs conditions de travail et leur niveau de vie.
### La base matérielle du réformisme
Les marxistes rĂ©volutionnaires ont toujours opposĂ© leurs propres thĂ©ories et stratĂ©gies Ă celles des rĂ©formistes. Mais comme souvent, il sâavĂšre que la thĂ©orie et la pratique rĂ©formistes se comprennent mieux lorsquâon tient compte des forces sociales spĂ©cifiques qui en constituent la base historique. Dans cette perspective, le rĂ©formisme sâaffirme comme une vaste rationalisation des besoins et intĂ©rĂȘts des responsables syndicaux et des politiciens, ainsi que des leaders du mouvement des opprimĂ©s issus des classes moyennes.
La base sociale distinctive du rĂ©formisme ne constitue pas un simple intĂ©rĂȘt sociologique. Câest la clĂ© dâun paradoxe central qui dĂ©finit obstinĂ©ment le rĂ©formisme, et ce depuis quâil a existĂ© des courants sâen rĂ©clamant explicitement au sein des partis sociaux-dĂ©mocrates [ancienne appellation des partis communistes n.d.l.r], autour de 1900. Ce paradoxe est le suivant : les forces sociales qui constituent le cĆur du rĂ©formisme se sont toujours rabattues sur des mĂ©thodes politiques â en particulier la voie Ă©lectorale-lĂ©gislative et la nĂ©gociation des conditions de travail par le biais de lâĂtat â qui finissent Ă un moment ou un autre par mettre en pĂ©ril leurs propres objectifs de rĂ©forme.
La consĂ©quence est que, contrairement Ă ce quâon pourrait imaginer, la mise en place de rĂ©formes majeures tout au long du XXe siĂšcle a gĂ©nĂ©ralement requis non seulement de rompre avec le rĂ©formisme, mais de lutter systĂ©matiquement contre le rĂ©formisme organisĂ©, ses principaux dirigeants, et leurs organisations. En effet, ces gains ont dans presque tous les cas nĂ©cessitĂ© des stratĂ©gies et des tactiques que le rĂ©formisme organisĂ© ne pouvait se permettre dâapprouver, dans la mesure oĂč elles menaçaient sa position sociale et ses intĂ©rĂȘts. Parmi ces orientations tactiques que les rĂ©formistes Ă©taient amenĂ©s Ă rejeter, on compte par exemple les degrĂ©s trĂšs Ă©levĂ©s dâaction militante (Ă la base), des actions illĂ©gales de masse, et la mise en place de liens de solidaritĂ© active dans toute la classe â entre syndiquĂ©s et non-syndiquĂ©s, employĂ©s et chĂŽmeurs, etc.
### La vision réformiste
La proposition principale de la vision rĂ©formiste du monde est la suivante : bien que la crise constitue une tendance irrĂ©ductible au sein de lâĂ©conomie capitaliste, celle-ci est en dernier instance susceptible dâĂȘtre rĂ©gulĂ©e par lâĂtat. En dâautres termes, pour les rĂ©formistes, câest _la lutte des classes non rĂ©gulĂ©e_ qui mĂšne Ă la crise. Deux hypothĂšses thĂ©oriques permettent dâaffirmer cette idĂ©e. Dâune part, la lutte de classe est susceptible dâaboutir Ă une « trop grande » exploitation des travailleurs et travailleuses par les capitalistes, qui veulent augmenter la profitabilitĂ©. Câest lĂ une source de problĂšme pour lâensemble du systĂšme puisque le pouvoir dâachat des travailleurs et travailleuses se rĂ©vĂšle alors insuffisant pour acheter ce quâils ont eux-mĂȘmes produits. Cette insuffisance de la demande serait Ă lâorigine dâune « crise de sous-consommation », et câest de cette façon que les thĂ©oriciens rĂ©formistes interprĂštent la Grande dĂ©pression des annĂ©es 1930.
Dâautre part, les rĂ©formistes suggĂšrent parfois que la crise capitaliste survient en raison dâune rĂ©sistance « trop forte » des travailleurs et travailleuses Ă lâexploitation capitaliste. En bloquant la mise en place dâinnovations technologiques ou en refusant de travailler davantage, les travailleurs et travailleuses bloqueraient les gains de productivitĂ©. Il en rĂ©sulterait une croissance plus faible, une rĂ©duction de la profitabilitĂ©, une baisse des investissements, et pour finir une « crise de lâoffre » â selon les thĂ©ories rĂ©formistes, le dĂ©clin Ă©conomique actuel qui a dĂ©butĂ© Ă la fin des annĂ©es 1960 sâexplique de cette façon.
Selon cette approche, puisque les crises sont des rĂ©sultats imprĂ©vus de la lutte des classes non rĂ©gulĂ©e, lâĂtat peut assurer la stabilitĂ© Ă©conomique et la croissance prĂ©cisĂ©ment en intervenant pour rĂ©guler Ă la fois la distribution des revenus et les relations de travail. Il en dĂ©coule que la lutte de classes nâest pas rĂ©ellement nĂ©cessaire puisquâĂ long terme elle ne sert pas les intĂ©rĂȘts de la classe capitaliste, ni ceux de la classe ouvriĂšre, qui devraient donc coordonner leurs efforts.
### LâĂtat comme appareil neutre
La thĂ©orie rĂ©formiste de lâĂtat va de pair avec son Ă©conomie politique. Selon cette conception, lâĂtat est un appareil autonome de pouvoir, neutre en principe, utilisable par quiconque sâen saisit. Il en dĂ©coule que les travailleurs, les travailleuses et les opprimĂ©s devraient tenter dâen prendre le contrĂŽle afin de rĂ©guler lâĂ©conomie et ainsi assurer la stabilitĂ© Ă©conomique et la croissance, pour ensuite mettre en place sur cette base des rĂ©formes servant leurs propres intĂ©rĂȘts matĂ©riels.
La stratĂ©gie politique rĂ©formiste est une consĂ©quence logique de sa vision de lâĂ©conomie et de lâĂtat. Les travailleurs, travailleuses et opprimĂ©s devraient concentrer leurs efforts Ă lâĂ©lection de politiciens rĂ©formistes. Puisque lâintervention Ă©tatique dâun gouvernement rĂ©formiste peut assurer la stabilitĂ© Ă long terme et la croissance, dans lâintĂ©rĂȘt du capital et du travail, il nây a pas de raison de croire que les employeurs sâopposeront obstinĂ©ment Ă un gouvernement rĂ©formiste. Un tel gouvernement serait Ă mĂȘme de prĂ©venir des crises de sous-consommation en mettant en place des politiques budgĂ©taires redistributives. Les crises de lâoffre seraient elles aussi fortement limitĂ©es grĂące Ă des commissions conjointes capital-travail rĂ©gulĂ©es par lâĂtat ayant pour objectif dâaugmenter la productivitĂ©. Dans cette vision, sur la base dâune Ă©conomie croissante et de plus en plus productive, lâĂtat aurait les moyens dâaugmenter continuellement ses dĂ©penses publiques tout en rĂ©gulant les nĂ©gociations de conventions collectives pour assurer lâĂ©quitĂ© envers toutes les parties.
Pour les rĂ©formistes, il ne fait cependant aucun doute que les travailleurs et travailleuses doivent demeurer organisĂ©s et vigilants â surtout au sein de leur syndicat â et prĂȘts Ă en dĂ©coudre avec les capitalistes rĂ©calcitrants qui refuseront de se soumettre Ă lâintĂ©rĂȘt commun : prĂȘts Ă faire grĂšve contre des employeurs qui refuseraient dâaccepter de nĂ©gocier, et prĂȘts encore, dans le pire des cas, Ă se soulever en masse contre des coalitions capitalistes rĂ©actionnaires qui tenteraient de subvertir lâordre dĂ©mocratique. Ce nâest pas beaucoup sâavancer de dire que, pour autant que les rĂ©formistes les Ă©voquent, ces batailles demeurent subordonnĂ©es Ă la lutte Ă©lectorale et lĂ©gislative. Dans lâidĂ©ologie rĂ©formiste, ces luttes devraient sâattĂ©nuer avec le temps, dans la mesure oĂč les politiques seraient menĂ©es non seulement dans lâintĂ©rĂȘt des travailleurs et des opprimĂ©s, mais aussi dans lâintĂ©rĂȘt des employeurs, bien que ces derniers nâaient pas la vue assez longue pour sâen rendre compte.
### Une réponse politique au réformisme
Les rĂ©volutionnaires ont traditionnellement rejetĂ© la mĂ©thode politique des rĂ©formistes, qui consiste Ă se fier au processus Ă©lectoral-lĂ©gislatif et aux nĂ©gociations collectives rĂ©gulĂ©es par lâĂtat, pour la simple et bonne raison quâelle ne fonctionne pas. Aussi longtemps que les rapports de propriĂ©tĂ© capitalistes demeurent en place, lâĂtat ne saurait ĂȘtre une instance autonome. La raison Ă cela nâest pas que lâĂtat serait toujours sous le contrĂŽle direct des capitalistes (les gouvernements travaillistes ou sociaux-dĂ©mocrates, par exemple, ne le sont que rarement). Câest plutĂŽt parce que _quiconque contrĂŽle lâĂtat_ a des moyens extrĂȘmement limitĂ©s, dans la mesure oĂč la force au gouvernement doit mener une politique compatible avec le maintien de la profitabilitĂ© capitaliste et que, Ă long terme, la profitabilitĂ© capitaliste est trĂšs difficile Ă rĂ©concilier avec des rĂ©formes dans lâintĂ©rĂȘt des exploitĂ©s et des opprimĂ©s.
Dans une sociĂ©tĂ© capitaliste, il ne peut y avoir de croissance Ă©conomique sans investissement, et les capitalistes nâinvestiront pas Ă moins de pouvoir obtenir un taux de profit quâils estiment adĂ©quat. Puisque la baisse du chĂŽmage et lâextension des services publics Ă lâintention de la classe ouvriĂšre (qui dĂ©pend des recettes fiscales) sont fondĂ©s sur la croissance Ă©conomique, mĂȘme les gouvernements qui souhaitent faire avancer les intĂ©rĂȘts des exploitĂ©s et des opprimĂ©s â par exemple des gouvernements sociaux-dĂ©mocrates ou travaillistes â doivent faire de la profitabilitĂ© capitaliste et de la croissance Ă©conomique leur prioritĂ©. Le vieux dicton « ce qui est bon pour _General Motors_ est bon pour tout le monde » contient malheureusement un important fond de vĂ©ritĂ©, _aussi longtemps que les rapports de propriĂ©tĂ© capitalistes demeurent en place_.
Cela ne veut pas dire que les gouvernements capitalistes ne feront jamais de rĂ©formes. En pĂ©riode dâexpansion Ă©conomique, lorsque les taux de profit sont Ă©levĂ©s, le capital et lâĂtat sont bien disposĂ©s Ă accorder des gains Ă la classe ouvriĂšre et aux opprimĂ©s, afin de maintenir lâordre social. Toutefois, dans des pĂ©riodes de dĂ©clin, lorsque les taux de profit sont plus faibles et que la concurrence sâintensifie, le coĂ»t (fiscal) de telles rĂ©formes peut mettre en danger la survie mĂȘme de firmes. Les rĂ©formes ne sont que trĂšs rarement accordĂ©es en lâabsence de luttes vigoureuses sur les lieux de travail et dans la rue. Par ailleurs, dans de telles pĂ©riodes, les gouvernements de tout acabit â quâils reprĂ©sentent le capital ou le travail â sâils ont refusĂ© de rompre avec les rapports de propriĂ©tĂ© capitalistes, finissent par tenter de restaurer les taux de profit en coupant dans les salaires et les services sociaux, de baisser les impĂŽts qui touchent les capitalistes, etc.
### Ăconomie politique et stratĂ©gie
LâidĂ©e que des pĂ©riodes de crise prolongĂ©e sont inhĂ©rentes au capitalisme est dâune importance capitale pour les rĂ©volutionnaires, et la raison en est Ă©vidente. De ce point de vue, les crises dĂ©coulent de la nature anarchique du capitalisme, qui suscite des sentiers dâaccumulation contradictoires. Puisque, par sa nature mĂȘme, une Ă©conomie capitaliste opĂšre de façon non-planifiĂ©e, les gouvernements ne peuvent prĂ©venir les crises.
Ce nâest pas lâendroit appropriĂ© pour une discussion dĂ©taillĂ©e des dĂ©bats portant sur la thĂ©orie des crises. On peut tout de mĂȘme souligner que lâhistoire du capitalisme Ă©taye la vision non rĂ©formiste. Depuis la fin du XIXe siĂšcle, pour ne pas remonter encore plus loin, peu importe le type de gouvernement en place, les longues pĂ©riodes dâexpansion capitaliste (des annĂ©es 1850-1870, 1890-1913, 1940-1970) ont toujours Ă©tĂ© suivies de de longues pĂ©riodes de dĂ©pression capitaliste (annĂ©es 1870-1890, 1919-1939, 1970-aujourdâhui). Lâune des contributions fondamentales dâErnest Mandel dans les derniĂšres annĂ©es a Ă©tĂ© de mettre lâaccent sur ce mode de dĂ©veloppement capitaliste par longues vagues de boom et de dĂ©clin.
Lors des deux premiĂšres dĂ©cennies de la pĂ©riode dâaprĂšs-guerre, le rĂ©formisme et sa vision politique apparaissaient victorieux. La pĂ©riode dâexpansion Ă©conomique fut sans prĂ©cĂ©dent, accompagnĂ©e par la mise en Ćuvre de mesures keynĂ©siennes de soutien de la demande et dâune augmentation des dĂ©penses gouvernementales associĂ©es Ă lâĂtat providence. Toutes les Ă©conomies capitalistes avancĂ©es ont non seulement connu une montĂ©e rapide des salaires, mais aussi une croissance du secteur public, dans lâintĂ©rĂȘt des exploitĂ©s et des opprimĂ©s.
Vers la fin des annĂ©es 1960 et le dĂ©but des annĂ©es 1970, un certain nombre dâobservateurs dĂ©fendaient lâidĂ©e quâamĂ©liorer les conditions de vie de la classe ouvriĂšre impliquait de mener la « lutte des classes Ă lâintĂ©rieur de lâĂtat » â câest-Ă -dire de pousser Ă des victoires Ă©lectorales et lĂ©gislatives de partis sociaux-dĂ©mocrates et travaillistes (et du Parti dĂ©mocrate aux Ătats-Unis).
Les deux dĂ©cennies suivantes ont radicalement invalidĂ© cette perspective. La baisse des taux de profit a donnĂ© lieu Ă une crise de long terme de la croissance et des investissements. Dans ces conditions, les gouvernements rĂ©formistes qui ont accĂ©dĂ© au pouvoir â le Parti travailliste Ă la fin des annĂ©es 1970, les partis socialistes français et espagnol dans les annĂ©es 1980, tout comme le Parti social-dĂ©mocrate suĂ©dois dans ces mĂȘmes annĂ©es â se sont trouvĂ©s dans lâimpossibilitĂ© de restaurer la prospĂ©ritĂ© Ă lâaide des mĂ©thodes habituelles de soutien de la demande, et ont conclu quâils nâavaient guĂšre dâautre choix que de rĂ©tablir les taux de profits pour favoriser les investissements et restaurer la croissance. Le rĂ©sultat fut le suivant : les partis rĂ©formistes ont, pratiquement sans exception, non seulement Ă©chouĂ© dans la dĂ©fense des salaires et du niveau de vie des travailleurs et travailleuses contre les attaques des employeurs, mais ont Ă©tĂ© Ă lâinitiative dâune puissante vague dâaustĂ©ritĂ© visant Ă augmenter le taux de profit aux dĂ©pens de lâĂtat providence et des syndicats. Il ne saurait y avoir de rĂ©futation plus dĂ©finitive des thĂ©ories Ă©conomiques rĂ©formistes et de la notion dâautonomie de lâĂtat. Câest prĂ©cisĂ©ment le fait que lâĂtat nâa pu prĂ©venir la crise capitaliste qui lâa rĂ©vĂ©lĂ© comme complĂštement dĂ©pendant du capital.
### Pourquoi le réformisme est incapable de réformer
La question demeure : pourquoi les partis rĂ©formistes au pouvoir ont-ils continuĂ© Ă respecter les droits de propriĂ©tĂ© capitalistes et tentĂ© de restaurer les profits capitalistes ? Pourquoi nâont-ils pas plutĂŽt cherchĂ© Ă dĂ©fendre les conditions de vie et de travail de la classe ouvriĂšre, par la lutte de classe si nĂ©cessaire ? Si cette approche Ă©tait susceptible dâamener les capitalistes Ă arrĂȘter dâinvestir ou Ă retirer leurs capitaux, pourquoi ne pas nationaliser les moyens de production et emboĂźter le pas vers le socialisme ? Nous revenons au paradoxe du rĂ©formisme. La rĂ©ponse Ă la question se situe dans les forces sociales spĂ©cifiques qui dominent la politique rĂ©formiste : les responsables syndicaux et les politiciens sociaux-dĂ©mocrates. LâĂ©lĂ©ment distinctif de ces forces est que leur existence dĂ©pend dâorganisations de la classe ouvriĂšre, mais quâelles ne font pas elles-mĂȘmes partie de la classe ouvriĂšre[1].
Cette catĂ©gorie sociale est prĂ©cisĂ©ment dĂ©connectĂ©e de la rĂ©alitĂ© concrĂšte du travail salariĂ©. Sa base matĂ©rielle, son gagne-pain, se situe directement dans les syndicats ou lâorganisation du parti. Ce nâest pas quâune question de salaire (mĂȘme si câest un aspect important du problĂšme). Le syndicat ou le parti façonne tout le mode de vie de ces individus â ce quâils font, leurs rencontres, etc. â tout comme leur trajectoire professionnelle. Par consĂ©quent, leur position sociale et matĂ©rielle dĂ©pend de leur place au sein du syndicat et du parti. Aussi longtemps que lâorganisation est viable, ils peuvent aspirer Ă une vie stable et des possibilitĂ©s de carriĂšre raisonnables.
Le gouffre qui sĂ©pare la forme de vie des salariĂ©s de base de celle dâun permanent syndical (et _a fortiori_ dâun membre dirigeant) est donc Ă©norme. La position Ă©conomique â salaire, retraite, conditions de travail â des travailleurs et travailleuses ordinaires dĂ©pend directement du dĂ©roulement de la lutte de classes sur les lieux de travail et dans leur branche. Obtenir des victoires sur le plan salarial est leur seule maniĂšre de dĂ©fendre leur niveau de vie. LâemployĂ© dâun syndicat, par contraste, peut bĂ©nĂ©ficier dâune situation confortable mĂȘme en cas de dĂ©faites rĂ©pĂ©tĂ©es dans la lutte de classes : il suffit que lâorganisation syndicale survive. Il est vrai quâĂ long terme, la survie mĂȘme de lâorganisation syndicale dĂ©pend de la lutte de classes, mais il est rare que ce soit un facteur important. Il se trouve en rĂ©alitĂ© quâĂ court terme, surtout en pĂ©riode de crise oĂč les taux de profit sont menacĂ©s, la lutte de classes est probablement la menace principale Ă la viabilitĂ© de lâorganisation.
Dans la mesure oĂč la combativitĂ© sociale est susceptible dâĂȘtre suivie dâune rĂ©pression du capital et de lâĂtat qui menace la trĂ©sorerie et la survie mĂȘme du syndicat, les responsables syndicaux cherchent gĂ©nĂ©ralement Ă lâĂ©viter. Les syndicats et les partis rĂ©formistes ont donc, historiquement, tentĂ© de tenir le capital en bride en composant avec lui. Ils ont fini par donner lâassurance au capital quâils acceptent le systĂšme de propriĂ©tĂ© capitaliste et la prioritĂ© des profits au sein des entreprises. Ils ont Ă©galement cherchĂ© Ă sâassurer que les travailleurs et travailleuses nâadoptent pas des formes dâactions combatives et illĂ©gales, qui apparaĂźtraient au capital comme une menace et le pousserait Ă y rĂ©agir avec virulence. Or, dans la mesure oĂč la perspective dâune lutte « radicale » est mise de cĂŽtĂ© comme moyen dâobtenir des rĂ©formes, la voie parlementaire devient une stratĂ©gie politique fondamentale pour les responsables syndicaux et les politiciens sociaux-dĂ©mocrates. Par la mobilisation passive dâune campagne Ă©lectorale, ces forces espĂšrent crĂ©er les conditions propices Ă la rĂ©forme, tout en Ă©vitant ce faisant de trop offenser le capital.
La thĂšse avancĂ©e ici ne revient pas Ă adopter la position absurde que les travailleurs et travailleuses sont toujours prĂȘts Ă en dĂ©coudre avec le grand capital, et ne sont retenus que par les tromperies de leurs directions politiques et syndicales. En rĂ©alitĂ©, les travailleurs et travailleuses sont souvent aussi conservateurs que ces dirigeants, voire davantage. Pour autant, il faut rappeler quâĂ long terme et contrairement aux permanents syndicaux ou politiques, les travailleurs et travailleuses ne peuvent pas dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts sans recourir Ă la lutte de classe. Et dans ce processus, pour les raisons Ă©voquĂ©es plus haut, il se trouve que les responsables syndicaux sont le plus souvent des obstacles Ă cette action indĂ©pendante des travailleurs et travailleuses contre leurs employeurs. Bien entendu, ces dirigeants syndicaux et politiques ne sont pas dans leur totalitĂ© opposĂ©s Ă la lutte de classes et vont mĂȘme parfois jusquâĂ en prendre lâinitiative. LâidĂ©e est simplement que, Ă©tant donnĂ© leur position sociale, la mobilisation ne saurait reposer sur eux, et ce quelque soit le degrĂ© de radicalisme de leur rhĂ©torique.
Câest Ă partir de cette analyse, selon laquelle on ne saurait compter sur les responsables syndicaux et les politiciens sociaux-dĂ©mocrates pour mener Ă bien la lutte de classes, que sâĂ©labore notre stratĂ©gie visant Ă construire des organisations de base qui soient indĂ©pendantes des responsables syndicaux (bien quâelles puissent travailler avec eux), et Ă envisager la crĂ©ation dâun parti politique ouvrier indĂ©pendant des dĂ©mocrates.
### Le rĂ©formisme et lâunitĂ©
Notre comprĂ©hension du rĂ©formisme nâest pas quâun exercice universitaire : elle a des consĂ©quences sur lâensemble de nos initiatives politiques. On le voit clairement aujourdâhui au travers les tĂąches de regroupement des forces antirĂ©formistes au sein dâune organisation commune et en rupture avec le Parti dĂ©mocrate. Depuis plusieurs annĂ©es, les perspectives de coalition avec des forces de gauche (plus ou moins organisĂ©es) sont liĂ©es Ă ces individus et groupes qui se positionnent Ă gauche du rĂ©formisme officiel et sont en rupture avec lui. Il sâavĂšre pourtant quâun certain nombre de ces forces de gauche continuent de sâidentifier, implicitement ou explicitement, Ă une approche de la politique quâon pourrait appeler, un peu crĂ»ment, « front populiste ».
Bien quâelle soit nĂ©e Ă lâextĂ©rieur du camp de la social-dĂ©mocratie organisĂ©e, la doctrine des fronts populaires donne une portĂ©e systĂ©matique au rĂ©formisme. LâInternationale communiste a Ă©tĂ© la premiĂšre Ă faire la promotion de lâidĂ©e dâun front populaire en 1935, en complĂ©ment de la politique Ă©trangĂšre soviĂ©tique visant Ă former une alliance avec les pouvoirs capitalistes « libĂ©raux » pour se dĂ©fendre contre lâexpansionnisme nazi (« sĂ©curitĂ© collective »). Dans ce contexte, les communistes ont avancĂ©, Ă lâinternational, lâidĂ©e quâil Ă©tait possible pour la classe ouvriĂšre de forger une alliance interclasse trĂšs large, non seulement avec la classe moyenne libĂ©rale, mais aussi avec une section Ă©clairĂ©e de la classe capitaliste, et ce dans lâintĂ©rĂȘt de la dĂ©mocratie, des libertĂ©s civiles et de la rĂ©forme sociale.
LâhypothĂšse fondamentale de cette stratĂ©gie Ă©tait quâune section Ă©clairĂ©e de la classe capitaliste prĂ©fĂ©rait un ordre constitutionnel Ă un ordre autoritaire, et que cette frange Ă©tait prĂȘte Ă consentir Ă une intervention gouvernementale plus soutenue, Ă davantage dâĂ©galitarisme, dans une optique « progressiste » (_liberal_) avec un objectif gĂ©nĂ©ral de cohĂ©sion sociale. Comme dâautres doctrines rĂ©formistes, le front populaire se basait, sur le plan Ă©conomique, sur une thĂ©orie de la crise en terme de « sous-consommation ». Cette thĂ©orie de la sous-consommation Ă©tait en fait trĂšs rĂ©pandue dans les cercles « progressistes » et socialistes-radicaux au cours des annĂ©es 1930, gagnant encore davantage en popularitĂ© avec le succĂšs des idĂ©es de Keynes. Aux Ătats-Unis, le front populaire se devait dâinvestir le Parti dĂ©mocrate. Lâadministration Roosevelt, qui comptait un certain nombre dâĂ©lĂ©ments relativement progressistes, Ă©tait considĂ©rĂ©e comme lâarchĂ©type de lâaile capitaliste Ă©clairĂ©e. LâimpĂ©ratif de travailler avec les dĂ©mocrates nâa semblĂ© que plus justifiĂ© dans la mesure oĂč, au mĂȘme moment, le mouvement ouvrier devenait une force dâampleur dans tout le pays. Au dĂ©part, les communistes ont Ă©tĂ© les fers de lance de lâorganisation syndicale CIO, et ont grandement contribuĂ© Ă son succĂšs spectaculaire dans le secteur automobile en adoptant, pour une pĂ©riode brĂšve mais dĂ©cisive (1935-dĂ©but 1937), une stratĂ©gie dâorganisation depuis la base. Le corrĂ©lĂąt de cette stratĂ©gie Ă un niveau politique Ă©tait le refus des communistes de soutenir Roosevelt au cours de ces premiĂšres annĂ©es.
Ă partir de 1937, Ă lâissue de lâadoption par lâInternationale communiste de la doctrine des « fronts populaires » et de son impĂ©ratif de ne pas sâaliĂ©ner lâadministration Roosevelt, le Parti communiste a dĂ» faire obstacle Ă la combativitĂ© des travailleurs et travailleuses (grĂšves sur le tas, grĂšves sauvages) : il sâagissait de reconduire la politique sociale-dĂ©mocrate classique de sâallier avec lâaile « gauche » des responsables syndicaux. Cette politique Ă©tait en clair retrait par rapport Ă lâidĂ©e que les responsables syndicaux constituent une couche sociale distincte dont on doit attendre quâelle place les intĂ©rĂȘts de leurs organisations au-dessus de ceux de leur base â une hypothĂšse pourtant au cĆur de la stratĂ©gie de la gauche du mouvement social-dĂ©mocrate avant la PremiĂšre Guerre mondiale (Luxembourg, Trotski, etc.), ainsi que de la TroisiĂšme Internationale au temps de LĂ©nine.
Lâapplication du front populisme par le PC impliquait de diffĂ©rencier les responsables syndicaux en terme de ligne politique (gauche, centre, droite) et non plus en terme de division cadres syndicaux/base. Cette approche Ă©tait absolument constitutive de lâobjectif des communistes consistant Ă pousser les nouveaux syndicats industriels Ă entrer au Parti dĂ©mocrate. Bien entendu, la majoritĂ© des reprĂ©sentants syndicaux nâĂ©taient que trop heureux de mettre lâaccent sur leur rĂŽle politique au sein de lâaile rĂ©formiste Ă©mergente du Parti dĂ©mocrate, surtout en comparaison avec leur rĂŽle Ă©conomique beaucoup plus dangereux consistant Ă organiser leurs membres et Ă lutter contre les offensives patronales. La politique duelle de sâallier aux reprĂ©sentants « de gauche » Ă lâintĂ©rieur du mouvement syndical, et de travailler pour la rĂ©forme Ă lâaide de moyens Ă©lectoraux et lĂ©gislatifs au sein du Parti dĂ©mocrate (avec un peu de chance aux cĂŽtĂ©s des leaders syndicaux progressistes) demeure jusquâĂ ce jour trĂšs attirante pour une grande partie de la gauche.
### Une perspective par et pour la base
Au cours des annĂ©es 1970 dans les syndicats, les reprĂ©sentants des tendances qui ont fini par se retrouver au sein du groupe _Solidarity_ ont eu Ă sâopposer Ă lâidĂ©e des front populaires partagĂ©e par divers courants de la gauche radicale, impliquant dâappuyer les dirigeants « progressistes » existants. Notre point de vue Ă©tait alors en opposition avec lâidĂ©e que les responsables syndicaux progressistes seraient obligĂ©s de se ranger Ă gauche et de sâopposer aux employeurs, ne serait-ce que pour dĂ©fendre leur propre organisation. La gauche rĂ©volutionnaire Ă©tait au contraire convaincue que, prĂ©cisĂ©ment en raison de la virulence de lâoffensive patronale, les responsables syndicaux seraient pour la plupart prĂȘts Ă faire des concessions substantielles afin de contourner lâaffrontement avec les employeurs. Le dĂ©mantĂšlement morceau par morceau du mouvement ouvrier Ă©tait dĂšs lors loisible de se poursuivre indĂ©finiment.
Cette derniĂšre perspective sâest plus que confirmĂ©e, les responsables syndicaux ne levant pas le petit doigt alors que lâĂ©tendue des concessions atteignait des proportions dĂ©sastreuses et que le taux de syndicalisation passait de 25-30 % dans les annĂ©es 1960 Ă 10-15 % aujourdâhui.
En outre, les rĂ©volutionnaires au sein du mouvement syndical devaient riposter Ă lâidĂ©e que les leaders syndicaux Ă©taient « Ă gauche de leur base ». Si vous parliez avec des militants de la gauche radicale Ă cette Ă©poque, vous Ă©tiez sĂ»r dâentendre Ă un moment ou un autre que la base Ă©tait politiquement arriĂ©rĂ©e. AprĂšs tout, plusieurs syndicats « progressistes » se sont opposĂ©s Ă lâintervention amĂ©ricaine en AmĂ©rique centrale (et ailleurs) plus fermement que leurs membres, se sont affirmĂ©s plus fermement que leurs membres sur la question de lâextension de lâĂtat providence, et se sont mĂȘme prononcĂ©s, dans quelques cas, pour un Parti des travailleurs indĂ©pendant. Notre rĂ©ponse Ă cet argument Ă©tait de montrer le contraste entre ce que les leaders syndicaux « progressistes » Ă©taient prĂȘts Ă faire en parole sur le plan « politique », oĂč trĂšs peu est en jeu, avec ce quâils Ă©taient prĂȘts Ă faire contre les patrons, oĂč ils risquaient rĂ©ellement leur peau. Il nâen coĂ»tait pas grand-chose au dirigeant de lâIAM William Winpisinger dâĂȘtre membre de la _D_ _emocratic_ _S_ _ocialist_ _A_ _ssociation_ (DSA) et de se rĂ©clamer dâun projet de sociĂ©tĂ© social-dĂ©mocrate absolument clair sur des questions telles que la reconversion de lâĂ©conomie, le systĂšme de santĂ© national, et autres.
Mais lorsquâil Ă©tait question de la lutte des classes, nous faisions remarquer que, non seulement Winpisinger sâest clairement prononcĂ© contre les Teamsters pour un syndicat dĂ©mocratique, mais a envoyĂ© ses machinistes traverser le piquet de grĂšve lors de la grĂšve cruciale de la PATCO (les contrĂŽleurs aĂ©riens).
Dans la derniĂšre dĂ©cennie, plusieurs courants de la gauche radicale ont rompu leurs liens avec lâUnion SoviĂ©tique ou la Chine et se sont engagĂ©s dans un rĂ©examen complet de leur vision politique du monde. Mais cela ne signifie pas quâils se dirigeront automatiquement vers nous, puisque leur stratĂ©gie politique de front populaire est semblable Ă ce que nous avons dĂ©crit sous le terme de « rĂ©formisme ». Si nous voulons convaincre ces camarades de se joindre Ă nous, nous devons leur dĂ©montrer, systĂ©matiquement et en dĂ©tail, que leur stratĂ©gie traditionnelle consistant Ă travailler avec les « gauches » syndicales et Ă infiltrer le Parti dĂ©mocrate est en fait contre-productive.
### Lâaction politique indĂ©pendante
Ă certains moments au cours de la campagne Ă©lectorale, des Ă©lĂ©ments importants du mouvement des Noirs, du mouvement des femmes, et mĂȘme du mouvement ouvrier, ont dĂ©clarĂ© quâils aimeraient quâune alternative politique viable au Parti dĂ©mocrate puisse voir le jour. Leurs intentions semblaient rendre la construction dâune force politique indĂ©pendante soudainement beaucoup plus concrĂšte. Ces franges sont dĂ©sormais indispensables Ă nâimporte quelle tentative de recomposition Ă gauche des dĂ©mocrate, pour la simple et bonne raison que la grande majoritĂ© des Noirs, des femmes et des militants ouvriers combatifs sâen remettent, en matiĂšre de direction politique, Ă eux et Ă personne dâautre. Mais ces franges ont-elles une attitude rĂ©aliste au regard de cette exigence dâagir de façon autonome ?
En un certain sens, il est Ă©vident que toutes ces forces _ont_ _besoin_ dâune action politique autonome. Le Parti dĂ©mocrate a depuis trop longtemps mis toute son initiative dans des mesures qui visent Ă rĂ©tablir les taux de profit, aux dĂ©pens des intĂ©rĂȘts des travailleurs, des femmes, et des minoritĂ©s opprimĂ©es. Il a donc perdu de son utilitĂ© pour les directions Ă©tablies des syndicats, des mouvements noirs et des femmes, qui, aprĂšs tout, travaillent auprĂšs des dĂ©mocrates pour obtenir des gains en faveur de leurs membres.
Les directions officielles de ces mouvements aimeraient donc sans doute quâil y ait un troisiĂšme parti qui soit viable. Mais câest le paradoxe de leur couche sociale et de leur politique rĂ©formiste : ils sont incapables de faire le nĂ©cessaire pour crĂ©er les conditions propices Ă la naissance dâun tel parti. Il est en effet difficile de rĂ©unir ces conditions sans une revitalisation des mouvements sociaux, et surtout du mouvement ouvrier â Ă travers une le renforcement dâune ligne combative et unitaire au sein du mouvement syndical et au-delĂ . Des mouvements de masse nouvellement dynamisĂ©s pourraient fournir une base matĂ©rielle pour transformer une conscience politique Ă©mergente en un troisiĂšme parti capable de succĂšs Ă©lectoraux. Mais les directions Ă©tablies ont peur de susciter de tels mouvements.
Dâautre part, en lâabsence dâune rupture profonde dans lâactivitĂ© et la conscience des mouvements de masse, il nây a aucune raison pour que les directions Ă©tablies rompent leurs liens avec le Parti dĂ©mocrate. La voie Ă©lectorale est pour eux un Ă©lĂ©ment indispensable : il sâagit du meilleur moyen dont ils disposent pour obtenir des gains en faveur de leurs membres. Et la condition _sine qua non_ pour obtenir quoique ce soit par la voie Ă©lectorale est bien Ă©vidente : il faut gagner. Sans victoire Ă©lectorale, rien nâest possible. Le problĂšme est que dans un futur proche, aucun troisiĂšme parti nâa de chance de gagner. Le niveau de conscience politique nâest pas suffisamment Ă©levĂ© pour cela. En outre, les troisiĂšmes partis sont particuliĂšrement dĂ©savantagĂ©s dans notre pays en raison du systĂšme prĂ©sidentiel. Dans cette situation, les directions Ă©tablies des mouvements ouvriers, des Noirs et des femmes sont dans une impasse : ils ne peuvent rompre avec les dĂ©mocrates avant que les conditions soient propices Ă ce quâun troisiĂšme parti puisse faire des gains Ă©lectoraux ; mais ils ne peuvent crĂ©er les conditions pour un troisiĂšme parti sans mettre de cĂŽtĂ©, probablement pour une pĂ©riode consĂ©quente, leurs mĂ©thodes Ă©tablies pour faire des gains par la voie Ă©lectorale.
Ce nâest malheureusement pas du tout surprenant que des partisans parmi les plus sĂ©rieux dâune rupture vers un troisiĂšme parti au sein des directions Ă©tablies de ces mouvements â notamment au sein du mouvement des femmes â se soient montrĂ©s beaucoup moins intĂ©ressĂ©s par « leur propre » parti du XXIe siĂšcle que par les candidatures dĂ©mocrates de Carole Moseley Braun, Barbara Boxer, et mĂȘme Dianne Feinstein. Tout hypothĂ©tique renouveau du mouvement ouvrier, des mouvements sociaux et de la gauche, et tout projet de construire un nouveau parti Ă gauche des dĂ©mocrates, dĂ©pendra dâune rupture â et dâune confrontation â avec les forces sociales et politiques qui sous-tendent le rĂ©formisme.
_Traduit de lâanglais par Jonathan Martineau._
#### Notes
[1] Pour un examen sociologique et historique plus dĂ©taillĂ© de cet argument, voir « The Paradox of Social Democracy: the American Case » in Mike Davis, Fred Pfeil, and Michael Sprinker (eds). _The Year Left: an American Socialist Yearbook 1985_. Vol. 1. Londres & New York: Verso. pp. 33-86 [â©]
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