loading . . . Face aux guerres, invoquer la paix ne suffit plus ! En Ukraine, en Iran, au Liban, en Palestine, les villes brĂ»lent, les populations civiles meurent sous les bombes, les drones et les missiles. Pourtant, de BenoĂźt XV Ă LĂ©on XIV, tous les papes ont multipliĂ© les appels Ă la paix. Mais une question traverse dĂ©sormais les consciences : ces appels suffisent-ils encore ? Le risque est grand de les transformer en slogans dĂ©sincarnĂ©s. Car les guerres ne surgissent pas du nĂ©ant. Elles naissent dâinjustices anciennes, de spoliations, dâhumiliations collectives, de logiques impĂ©riales ou coloniales, de fanatismes identitaires.
Peut-on parler sĂ©rieusement de paix sans parler des causes profondes des conflits ? Peut-on Ă©voquer Gaza sans parler de lâoccupation militaire israĂ©lienne, de la colonisation des territoires occupĂ©s et des massacres terroristes du Hamas ; de lâUkraine, sans nommer clairement lâagression russe ; du Liban, sans dĂ©noncer les ingĂ©rences rĂ©gionales qui lâĂ©touffent depuis des dĂ©cennies ; de lâIran, sans regarder Ă la fois la brutalitĂ© du rĂ©gime et les tensions gĂ©opolitiques qui alimentent lâescalade ?
Dans la Bible, les prophĂštes ne cessent de rappeler quâil nây a pas de paix sans justice. _« Paix ! Paix ! Et il nây a point de paix »_ , dĂ©nonçait dĂ©jĂ JĂ©rĂ©mie face aux faux pacificateurs. Or, beaucoup de discours religieux contemporains restent au milieu du guĂ©. Ils condamnent la violence â ce qui est Ă©videmment nĂ©cessaire â mais hĂ©sitent Ă dĂ©signer les responsabilitĂ©s concrĂštes. Comme si le souci de neutralitĂ© empĂȘchait de distinguer lâagresseur de lâagressĂ©. Câest dâailleurs ce qui a parfois Ă©tĂ© reprochĂ© au pape François au sujet de la guerre en Ukraine : Ă force de vouloir maintenir une parole universelle et ouverte Ă tous, il a donnĂ© le sentiment dâune Ă©quivalence morale entre les camps, peinant Ă nommer explicitement la responsabilitĂ© du pouvoir russe.
Cette difficultĂ© rejoint une autre interrogation : que peut encore la non-violence face aux bombes et aux massacres de masse ? Les papes ne cessent dâappeler au dialogue, Ă la fraternitĂ©, Ă la dĂ©sescalade. Mais beaucoup considĂšrent dĂ©sormais ces appels comme impuissants, voire naĂŻfs. Que rĂ©pondre Ă un peuple agressĂ© ? Lui demander de tendre lâautre joue ? Dire aux Ukrainiens quâils devraient renoncer Ă se dĂ©fendre ? Conseiller aux Palestiniens ou aux IsraĂ©liens de Âsimplement dĂ©poser les armes alors que les uns comme les autres vivent dans la peur de lâanĂ©antissement ? _« La non-violence ne peut ĂȘtre une posture confortable prononcĂ©e loin des combats,_ affirme le jĂ©suite Christian Mellon, membre du Centre de recherche et dâaction sociales (Ceras) et cofondateur de la revue _Alternatives non-violentes_. _Elle nâa de sens que si elle devient une stratĂ©gie active de rĂ©sistance, de mĂ©diation, de pression diplomatique et de protection des populations civiles. »_
DĂšs lors, refuser la guerre implique aussi une action politique. On ne combat pas les logiques guerriĂšres sans sâopposer aux tyrannies, aux nationalismes fanatiques, aux rĂ©gimes autoritaires qui prospĂšrent sur la peur et la haine. Comment ne pas voir la responsabilitĂ© de Vladimir Poutine dans lâinvasion de lâUkraine ? Celle du gouvernement de Benyamin Netanyahou dans lâimpasse meurtriĂšre du Proche-Orient ? Ou encore les ambiguĂŻtĂ©s de dirigeants populistes comme Donald Trump face au droit international ? Les chrĂ©tiens ne peuvent se rĂ©fugier dans une spiritualitĂ© dĂ©sincarnĂ©e. Leur rĂŽle pourrait ĂȘtre de soutenir le droit international, dĂ©fendre les institutions multilatĂ©rales, lutter contre les discours de haine et maintenir des espaces de dialogue entre les peuples.
La doctrine sociale de lâĂglise catholique nâest pas pacifiste au sens absolu du terme. Depuis saint Augustin jusquâau pape LĂ©on dans sa rĂ©cente encyclique _Magnifica humanitas,_ elle reconnaĂźt la possibilitĂ© dâune lĂ©gitime dĂ©fense armĂ©e, dans des conditions extrĂȘmement strictes : dernier recours, proportionnalitĂ©, protection des civils, chance raisonnable de succĂšs. Et, surtout, il nây a pas de guerre « prĂ©ventive ».
La guerre reste toujours un mal. LâĂglise admet quâelle puisse devenir un moindre mal lorsquâil sâagit de dĂ©fendre une population agressĂ©e. Encore faut-il discerner clairement qui attaque et qui se dĂ©fend. Sans cette luciditĂ©, lâappel Ă la paix risque de devenir une abstraction morale qui laisse les victimes seules face aux armes. Les chrĂ©tiens sont aujourdâhui placĂ©s devant cette exigence : maintenir ensemble le refus radical de la guerre et la nĂ©cessitĂ© de protĂ©ger les peuples menacĂ©s. Autrement dit : ne jamais bĂ©nir la violence, mais ne jamais abandonner les innocents Ă ceux qui la dĂ©clenchent.
**Laurent Grzybowski** https://www.temoignagechretien.fr/face-aux-guerres-invoquer-la-paix-ne-suffit-plus/