loading . . . Tuée à Goma, Karine Buisset préparait un rapport explosif **Dessins sur un mur à Goma (date inconnue).**
© The Bernard and Anne Spitzer School of Architecture
## DANS L’ACTU
**TU ÉE À GOMA, L’HUMANITAIRE KARINE BUISSET PRÉPARAIT UN RAPPORT EXPLOSIF SUR LES VIOLENCES FAITES AUX FEMMES**
_Par Colette Braeckman_
_« Bosala Kaka »_, _« faites comme vous voulez »_… Les habitants de Goma, la capitale du Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RD Congo), actuellement occupée par les rebelles de l’AFC/M23 soutenus par le Rwanda, sont aussi avares de commentaires que de gestes publics. Convoqués à une manifestation organisée par les occupants à la suite de la mort de Karine Buisset, une humanitaire française de l’Unicef tuée par un tir attribué à un drone dans la nuit du 10 au 11 mars, beaucoup de citoyens ont préféré faire profil bas. Doutant de la provenance réelle de l’attaque, officiellement attribuée aux forces gouvernementales, ils ont choisi de demeurer à l’abri, se sentant menacés par des tirs croisés entre l’AFC et les Forces armées de RD Congo (FARDC), qui préparent une contre-offensive depuis Kisangani.
Il est vrai que les images sont troublantes : elles montrent, au cœur du quartier résidentiel de Himbi, qui s’étale sur la rive du lac Kivu, une façade criblée d’impacts, un toit défoncé, des tôles tordues, un jardin dévasté. Le « tir ciblé », qui ressemble plutôt à des rafales de balles, n’a pas fait dans le détail et il exprimerait plutôt la rage d’une attaque avec une évidente volonté de dévastation. Dans le quartier, l’un des plus opulents de Goma, nul ne croit à l’erreur de cible, même si la maison voisine appartient à l’épouse de Joseph Kabila. En effet, chacun sait que l’ancien président, qui aurait pu être visé par les forces gouvernementales, qui l’accusent d’être passé à l’ennemi, ne loge jamais dans ce lieu trop facilement identifiable. Dans la même rue se trouve aussi une résidence du président Félix Tshisekedi lui-même.
Quant aux collègues congolais qui travaillaient avec Karine Buisset, ils ne se contentent pas d’éloges : ils relèvent aussi qu’elle se concentrait sur un sujet sensible entre tous : les violences faites aux femmes et aux jeunes filles. _« Il ne s’agit pas seulement de viols, d’agressions, si fréquentes aux abords des carrés miniers »_, nous précise l’un d’entre eux, _« mais d’un véritable esclavage sexuel, systématiquement pratiqué. »_ Et de dénoncer le comportement de certains officiers du mouvement rebelle dont la discipline, naguère inspirée par la rigueur rwandaise, se serait considérablement relâchée ces derniers temps. _« Ils enlèvent des filles, les gardent comme otages sexuelles, puis les “refilent” à d’autres… »_, poursuit l’une de nos sources.
Tous confirment que Karine Buisset, ayant documenté de nombreux cas, préparait un rapport explosif. Celui-ci risquait de ternir davantage encore la réputation d’une rébellion aujourd’hui secouée par les pressions que les États-Unis exercent directement sur l’armée rwandaise, dont le soutien aux rebelles ne fait plus aucun doute. En effet, les experts de l’ONU rappellent, d’un rapport à l’autre, que 6 000 à 7 000 soldats rwandais combattraient aux côtés du M23, nom initial du mouvement désormais chapeauté par l’AFC. Ce dernier exerce une autorité de fait sur le Nord-Kivu et sur le Sud-Kivu, mais il a dû se retirer d’Uvira, sur la frontière du Burundi, à la suite des pressions états-uniennes, et s’est réfugié dans les hauts plateaux surplombant le lac Tanganyika.
Si l’armée gouvernementale, peu disciplinée et mal encadrée par des officiers souvent corrompus, fait l’objet de nombreuses critiques, et qu’au début de l’occupation du Nord-Kivu la comparaison tournait parfois à l’avantage des rebelles qui avaient rétabli un certain ordre, ces derniers donnent aujourd’hui des signes de faiblesse, sinon de désunion. Les circonstances exactes de la mort de l’un de leurs chefs, Willy Ngoma, originaire du Bas-Congo et non des provinces de l’Est, n’ont toujours pas été élucidées. Officiellement, il aurait été victime d’un tir gouvernemental, mais au moment de sa mort il se trouvait à proximité d’un lieu hautement sensible, la colline de Rubaya, où se trouve une mine envahie par des milliers de creuseurs, volontaires ou travailleurs forcés. À mains nues, ces derniers creusent un sol meuble, travaillé par les pluies, et ils en extraient le colombo tantalite (coltan) qui prend alors la direction de la frontière rwandaise et des usines de retraitement. Depuis janvier, trois éboulements successifs ont fait plus d’un millier de victimes, dont des femmes et des personnes mineures. Rubaya, désormais convoitée par des sociétés états-uniennes, est devenue un lieu aussi sensible que controversé.
Circulant dans la région au départ de Goma, les humanitaires n’ignorent rien de cet esclavage des temps modernes, à Rubaya et ailleurs. Ils consignent leurs informations dans des rapports de plus en plus précis, et représentent des témoins gênants face à une rébellion qui se sent menacée par l’appui que les États-Unis apportent désormais à Kinshasa.
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## À LIRE
**FRANCE , ITALIE, BELGIQUE… ROKIA TRAORÉ JUGÉE PAR UN SYSTÈME COLONIAL**
De 2018 à janvier 2025, l’artiste malienne Rokia Traoré a été prise dans une spirale judiciaire qui l’a conduite plusieurs mois dans les prisons en France, en Italie et en Belgique. Le litige ? La garde de sa fille, réclamée par son ex-mari belge qui l’a accusée d’enlèvement d’enfant. _Afrique XXI_ avait détaillé sa situation dans un article publié le 25 janvier 2025. Rokia Traoré a elle-même pris la plume pour raconter son histoire dans un livre, _Je suis née libre_ , paru en France chez JC Lattès en octobre 2025.
On est saisi par le tourbillon dans lequel la chanteuse malienne s’est retrouvée : elle est littéralement confrontée au racisme systémique et à l’attitude coloniale de l’administration européenne. Alors qu’elle avait décidé de vivre au Mali avec ses deux enfants, la Belgique n’a jamais considéré la décision, en faveur de l’artiste, de la justice malienne. L’asymétrie de traitement dont elle est victime, en tant qu’Africaine, s’immisce partout, y compris dans les propos d’une de ses avocates, dès le début de la procédure :
> Madame Traoré, je comprends la juge ! Vous voulez quand même amener cet enfant en Afrique… Bon, moi je ne suis jamais allée au Mali, mais j’ai tenu à visiter le continent, je suis allée au Sénégal, à la mer. Je suppose que ça se ressemble. Je peux dire que c’était… pas génial génial ! Pour un enfant, c’est mieux ici ! Pourquoi vous voulez rentrer ?
Un autre de ses conseils lui dira sans ambages : _« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Vous êtes foutue. »_
Lors de ses séjours en prison, elle croise de nombreuses personnes d’origine africaine, parmi ses codétenues comme parmi ses gardiens. La question raciale et coloniale est omniprésente. Rien d’étonnant : un rapport de l’ONU publié en septembre 2025 soulignait que _« le racisme systémique à l’encontre des Africains et des personnes d’ascendance africaine dans les systèmes pénaux à travers le monde est omniprésent et profondément ancré »_.
L’un de ses gardiens en France lui décrira la situation avec ses mots, en remontant les manches de sa chemise et en tendant ses bras dans la direction de l’artiste :
> C’est ça alors, il faut vous briser, vous remettre à votre place. Vous savez Madame, nous ne sommes pas libres. Pour toujours me le rappeler, je me suis fait faire ce tatouage [une chaîne, NDLR] autour de mes deux poignets. Vous verrez, qui est en prison ici, qu’il s’agisse des surveillants ou des détenus, c’est nous. Et je vous avertis, les surveillantes, nos sœurs, ne leur faites pas confiance. Elles feraient n’importe quoi pour plaire aux maîtres.
Rokia Traoré est aussi confrontée au racisme de certaines de ses codétenues, dont l’une se bouchera le nez en sa présence, affirmant que _« ça sent le cochon »_…
Si _Je suis née libre_ est avant tout un exécutoire qui permet à Rokia Traoré de clore ce chapitre douloureux, c’est aussi et surtout le témoignage d’une Africaine confrontée aux rapports de domination persistants dans les anciennes sociétés coloniales.
**À lire : Rokia Traoré,_Je suis née libre_ , JC Lattès, octobre 2025, 212 pages, 20 euros.**
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## SUR NOS ÉCRANS RADARS
Ce dimanche 15 mars, les Congolais sont appelés aux urnes pour élire leur président. L’autocrate Denis Sassou-N’Guesso, qui cumule plus de quarante années de pouvoir (1979-1992, 1997-2026), se présente à un cinquième mandat qu’il remportera sans grande difficulté face aux six autres candidats : non seulement les poids lourds de l’opposition sont absents – dont certains sont emprisonnés – mais, de plus, ce scrutin ne suscite aucun engouement au sein d’une population dont l’âge moyen est de 23 ans (plus de la moitié a moins de 20 ans). Précarité, répression généralisée… _Afrique XXI_ consacre régulièrement de grands formats à ce pays particulièrement fermé, dont une grande interview du militant des droits humains Trésor Nzila Kendet et les témoignages de cette jeunesse congolaise, parmi lesquels les activistes de l’organisation Ras-le-bol, recueillis par la journaliste Agnès Faivres.
**À (re)lire :** « Trésor Nzila Kendet. “Les dirigeants ont fabriqué des peurs collectives” » (grand entretien) et « Au Congo-Brazzaville, des voix discordantes “congelées” ».
**À (ré)écouter :** « Congo-Brazzaville, l’État-prison de Sassou-N’Guesso » (podcast).
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## LES ARTICLES DE LA SEMAINE
**Haïti, d’une colonisation à l’autre**
**Bonnes feuilles ·** Dans _Haïti. Briser le piège colonial_ , Frédéric Thomas explique la déliquescence actuelle de ce pays par l’Histoire, et notamment par les innombrables ingérences des puissances occidentales. Dans un chapitre que nous republions en partie, il revient notamment sur la mainmise des États-Unis au début du XXe siècle.
**Par Rémi Carayol**
**Ouganda. Les Karamojongs face au déclin pastoral**
**Portfolio ·** Dans le nord-est de l’Ouganda, cette communauté tente de préserver un mode de vie ancestral mais fait face à de nombreux défis, dont le changement climatique. Celui-ci a des conséquences multiples : mauvaises récoltes, augmentation des vols, ou encore exode des jeunes. Ce reportage a été réalisé en juillet 2025.
**Par Lucien Migné**
**En Sicile, les Baye Fall reprennent le contrôle du narratif sur l’exil**
**Reportage ·** En plein centre-ville de Palerme, Maldusa, une association d’aide cocréée par des membres de la communauté sénégalaise Baye Fall, veut redonner aux exilé·es la possibilité de se réapproprier leur histoire. Avec l’aide de cercles militants locaux, elle s’impose aujourd’hui comme une référence sur l’île et en Méditerranée.
**Par Julie Déléant**
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## IN ENGLISH
**In Sicily, the Fall reclaim control of the narrative on exile**
**Report ·** In the heart of downtown Palermo, Maldusa, an aid organization co-created by members of the Senegalese Baye Fall community, seeks to give exiles the opportunity to reclaim their own stories. With the support of local activist circles, it has now established itself as a reference on the island and across the Mediterranean.
**By Julie Déléant**
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## EN ESPAÑOL
**Étienne Davignon, último testigo del asesinato de Lumumba y mentor del rey Balduino**
Este aristócrata belga, que fue un joven diplomático en Kinshasa y después en en Brazzaville en el momento de la caza y ejecución del primer ministro congolés en 1961, deberá responder a las preguntas de los jueces por decisión de la Fiscalía de Bruselas. Una auténtica bomba en Bélgica, donde esta persona cercana a Palacio y que parecía intocable ha escalado todos los puestos de la clase dirigente.
**Colette Braeckman (Traducido del francés para Rebelión por Beatriz Morales Bastos)**
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**La Rédaction**
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